Les beautés ont dans les arts le même fondement que les vérités dans la philosophie.


L’Art et la Beauté

Pour vivre, une oeuvre d’art n’a pas besoin ni de beauté ni de laideur. Elle a besoin de vie. L’oeuvre qu’on portait en soi paraît toujours plus belle que celle qu’on a faite. Pour réaliser le beau, le peintre emploie la gamme des couleurs, le musicien celle des sons, le cuisinier celle des saveurs, et il est très remarquable qu’il existe sept couleurs, sept sons, sept saveurs. Le bon ne se doit-il pas d’être beau? Tel est bien le lien entre l’art et le vin. Une vie est une oeuvre d’art. Il n’y a pas de plus beau poème que de vivre pleinement. Echouer même est enviable, pour avoir tenté. Chic et choc ! L’art de la photo. Elle est chique lorsqu’elle est belle et magique, elle est choc lorsque celle-ci provoque. Quelque soit le clicher la photo plait à être aimée… La danse est le plus sublime, le plus émouvant, le plus beau de tous les arts, parce qu’elle n’est pas une simple traduction ou abstraction de la vie ; c’est la vie elle-même. Dans l’art, on doit tout ramener au point de vue pratique, et par conséquent faire en sorte que les diverses manifestations de l’idée du beau que l’artiste est appelé à réaliser, conservent, malgré leur affinité, leur indépendance réciproque, et ne se contrarient pas mutuellement. La peinture, la sculpture et la mimique ont entre elles des rapports indestructibles. Cependant, l’artiste attaché à un de ces arts doit bien se garder de recevoir des autres une atteinte funeste. Le sculpteur peut se laisser séduire par le peintre, celui-ci par l’acteur mimique, et tous trois brouiller tellement les genres, qu’aucun d’eux ne conserve son originalité. La beauté d’une femme n’est pas dans les vêtements qu’elle porte, la figure qu’elle affiche ou la manière dont elle se coiffe les cheveux. La beauté d’une femme se voit dans ses yeux car ils sont la porte de son coeur, l’endroit où réside son amour. L’art, c’est la création propre à l’homme. L’art est le produit nécessaire et fatal limitée, comme la nature est le produit nécessaire et fatal d’une intelligence finie. L’art est à l’homme ce que la nature est à Dieu. La peinture est un art, et l’art dans son ensemble n’est pas une création sans but qui s’écoule dans le vide. C’est une puissance dont le but doit être de développer et d’améliorer l’âme humaine.

La beauté est dans la rue

Transcription : 

Bonsoir à tous, bonsoir à toutes. Je suis censé parler de la beauté dans la rue. Deux choses m’ont marqué aujourd’hui. Je suis allé voir l’exposition que vous avez sans doute vue, à l’école des Beaux Arts, sur la culture visuelle de l’extrême gauche : une très belle exposition que je vous conseille d’aller voir, sur toutes les images produites entre 68 et 74. Cela fait deux fois en un an que je vois une exposition qui est à peu près la même. La deuxième était « Contre-cultures », à la Maison Rouge, donc une exposition sur l’imagerie de 68. Il y aurait beaucoup de choses à dire, je ne vais pas beaucoup m’étendre. Il y avait une chose fabuleuse à cette exposition aux Beaux Arts, hors de l’exposition. En face de l’école, vous avez le Louvre. Lorsque vous êtes à l’étage, vous voyez le Louvre avec un élément de rénovation sponsorisé par Kenzo. Et vous avez le visage de Britney Spears en format Mao Zedong, si on peut dire, c’est à dire en 25 x 30. Donc vous avez la très belle exposition sur 68 et l’imagerie révolutionnaire, vous portez vos regards de l’autre côté de la scène et vous avez ces grandes bâches publicitaires, qui défigurent en quelque sorte le paysage, et là vous avez Britney Spears. Son visage rayonnant et radieux vous expliquant qu’elle porte je ne sais quel parfum de Kenzo. C’est un élément assez fabuleux, car c’est le hors-champ de l’exposition. Vous avez une exposition géniale – encore que très contestable, il y a des erreurs historiques, je ne veux pas polémiquer (par exemple ils mélangent des documents pro maoïstes avec un chef d’œuvre de l’anti maoïsme qui est le livre de Simon Leys, Les habits neufs du président Mao…) – mais « La beauté est dans la rue » se trouve d’un coup complètement mise en problématique par cette bâche publicitaire comme il y en a dès qu’il y a une rénovation. Cette bâche se trouve en face d’une exposition qui vous dit « Révoltez-vous, la beauté est dans la rue… » En 68, on vous dit ça, et en 2018, vous avez ce visage… J’étais le seul à le voir. Je ne veux pas me porter des fleurs, mais tous les gens étaient en train de regarder des messages sur la Palestine, ou autre chose, et personne ne voyait ce visage dans un format qui était celui de l’art de propagande. Il y a une chose dans l’exposition d’ailleurs : on découvre que l’art de propagande peut être beau. C’est un premier message subliminal que j’ai retenu en tout cas. Ce qui porte évidemment de gros problèmes, car l’esthétique moderne nous apprend que l’art de propagande est un art de seconde zone. En gros, si l’on est un peu moderne, on pense que l’art de propagande est un mauvais art. Or, en 68, c’est exactement le contraire : on voit qu’on peut faire du bel art de propagande, puisque les images sont belles ou ont une spontanéité qui est assez sublime. Vous voyez le problème idéologique : si l’art de propagande est du bel art, l’art d’extrême droite est également du bel art. C’est un problème énorme. Vous avez deux positions : soit vous considérez que l’art de propagande est laid, ce qui est une position moderne classique, soit vous êtes d’avant-garde et vous considérez que l’art de propagande peut être beau, ce que je pense personnellement, puisque vous avez de très belles images de 68. Mais à ce moment-là, il faut aussi considérer que l’art de l’autre côté peut être beau, ce qui pose un problème assez fondamental. En arrivant, je me suis perdu dans ce quartier que je ne connaissais pas, où je me promenais pour la première fois, et j’ai trouvé un document d’art de rue illustrant mon propos d’une manière que je ne pensais pas aussi forte. J’ai ramassé 2/3 choses en venant ici, car je suis un grand ramasseur. Je vais vous les montrer dans l’ordre décroissant d’intérêt. D’abord, j’ai trouvé le Parisien d’aujourd’hui jeté par quelqu’un. C’est un journal faussement neutre, comme vous le savez, c’est-à-dire un journal de droite, lu par des millions de gens et même distribué gratuitement dans un certain nombre de points de vente dont je tairai le nom. J’ai trouvé ça, ce qui m’a permis de le lire. Techniquement, ce n’est pas un mauvais journal, d’ailleurs…

Je ne suis pas musicien, mais je pense qu’il y aurait un morceau d’anthologie, exceptionnel, à faire. Quelque chose comme : « Fils d’ouvrier, tu veux briller, tu finiras dans la débine, comme Jacques Mesrine… Fils d’ouvrier, tu veux briller, tu finiras dans la farine, comme Jacques Mesrine… ». (…) L’art dans la rue est un art récupéré par les communicants. Il y a un autre aspect par rapport aux écoles d’art très important: c’est ce clivage entre les étudiants qui se destinent à devenir artistes, et ceux qui font du street art, c’est-à-dire de l’art de la rue. Sociologiquement, ce ne sont pas du tout les mêmes étudiants. Je vais être très sérieux, tout à coup, et faire une analyse sociologique, c’est-à-dire pas une analyse à la Bourdieu. Vous savez que Bourdieu, en 68, a une théorie complètement délirante. Il vous explique que 68 a eu lieu parce que les étudiants en sociologie ont eu peur de ne pas trouver de travail. C’est… exceptionnel comment l’intellectuel se trompe sur l’événement. Il y aurait un très beau papier à écrire : « Que faisiez-vous en 1968 ? » Et Bourdieu qui explique cela, qui raisonne comme un petit prof pensant que les gens font la révolution pour garantir leur emploi. Ce serait une critique… Par ailleurs, j’aime bien Bourdieu, mais bon. Par rapport à la question des Beaux-Arts, il y a donc un clivage énorme aujourd’hui entre les étudiants des écoles d’art qui sociologiquement sont généralement issus des classes sociales supérieures, moyennes supérieures, et les gens qui font du street art. Il y a un dialogue de sourds entre ces gens-là.

Thomas Clerc est romancier, essayiste et universitaire français. Dernier ouvrage paru : Poeasy (Gallimard, coll. L’arbalète, 2017).

Photo : Thomas Clerc © Cedric Cannezza
Enregistrement : Faunes et Femmes

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