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ANNE CALIFE UNE BRILLANTE AUTEURE, battante.


Anne Calife peut aller très loin dans "cette quête" exploratrice: pour le roman "Conte d'asphalte", l'auteur à été vivre à la rue avec les sans-abris, univers particulier, pour recueillir le matériau sensitif. Originale, sans artifice, l'écriture d'Anne Calife s'appuie sur le vivant et le vécu de chacun.

Inspirée part sont livre c'est combien cela me parle particulièrement; Anne calife nous parle de ce qu'en général jusqu'ou l'homme peut aller, tout est passé en revue ; comportements des clients, présentations les plus insolites, force de la destruction, argent qui brûle, abandon de soi, mais aussi, le sacrifice, la sagesse et l'exaltation de la vie.

Cette situation extrêmes où la femme se trouve écartelée entre deux forces: l'argent et le sexe.

Depuis toujours, les femmes engagées sont une source d’inspiration pour des millions de citoyens et ont fait avancer la société en menant des combats nécessaires.

Aujourd'hui, j'ai passé ma journée avec Anne Calife, une journée plutôt incroyable pour connaître sa famille, une famille remarquable; J'ai été vraiment très bien accueillie, j'ai découvert son monde, la chance que j'ai, c'est d'être là pour elle, mon magazine va éditer chaque mois un article sur Anne calife, car elle m'inspire beaucoup, elle le mérite d'être mise en avant dans mon magazine. 

C'est combien, première phrase demandée à une pute. Avec C'est combien, découvrez jusqu'où l'homme peut aller.

Les femmes battantes peuvent parfois perdre de vue les priorités essentielles pour parvenir à réaliser leurs projets. Cela se vérifie notamment dans leur vie professionnelle. Certaines femmes battantes mettent de côté leurs émotions pour être plus performantes. Beaucoup sont d'ailleurs des travailleuses acharnées, repoussant souvent leurs limites physiques. Ne pas aller trop loin dans votre soif de victoire semble être une sage décision. Prenez un peu de recul, et demandez-vous ce qui vous importe réellement. Qu'est-ce qui vous comblera le plus : l'accumulation de récompenses et de réussites, ou votre bonheur et celui de vos proches ? Être sûre de soi et ne pas décrocher de ses objectifs sont des atouts dans notre société actuelle. Veillez néanmoins à ne pas vous mettre des œillères qui vous empêcheront de voir dans toutes les directions et de saisir les opportunités qui s'offriront éventuellement à vous.

Sachez qu'il vous faudra travailler votre mental. Les battantes ont pour point commun de bien se connaître et d'avoir une bonne estime de soi. En effet, Anne Calife, elle a confiance en elle et en ses capacités, c'est des atouts indispensables pour parvenir à surmonter toutes les situations. Dans tous les cas, elle maîtrise de son émotivité et de son self-control permettent de garder le cap que l'on s'est fixé. Pour résumer, être une battante, c'est un état d'esprit que l'on peut acquérir avec l'expérience et avec une bonne dose de détermination et d'envie de réussir sa vie ! Foncez Anne..!

Une collection qui ne manque pas de piquants : Orties, aux éditions The Menthol House..

Pro/p(r)ose Magazine : Votre œuvre a coutume d’explorer des sujets percutants considérés parfois comme difficiles. Vous faites paraître en ce mois de novembre un inédit, C’est combien? qui traite de la prostitution. Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce sujet ?

En effet, les femmes aujourd’hui osent. Elles prennent et s’emparent de la parole, brisent les codes, défient les normes, font tomber les tabous, et luttent plus que jamais pour défendre et conquérir des droits qui leurs sont encore contestés ou refusés. La polémique. Qu’est-ce qui vous a poussé à créer cette collection ? Était-ce important pour vous de l’inscrire dans un tel contexte ? 

La collection Orties suit le tracé des clochards célestes (en anglais Célestial  tramp), développés par Jack Kerouac : le clochard céleste qui rêve, inadapté, déviant, marginal plus par l’esprit que matériel. Il s’agit de la figure américaine du « hobo » vagabond en américain, avec des textes au carrefour du témoignage, de la littérature, et de la sociologie.   

Anne Calife :  Le marginal m’intrigue et m’a toujours inspiré. Une pute, c’est la féminité poussée à l’extrême, et, ça c’est passionnant. Quelque part, je les admire, et respecte leur résistance. Il ne s’agit pas d’un texte pour ou contre la prostitution, il s’agit juste d’un texte pour éviter le jugement et donner la parole à celles qui sont mises de côté. La prostitution concerne TOUTES les femmes. Il faut à tout prix faire évoluer les mentalités. Non, je ne suis pas d’accord avec vous, j’ai quand même tenté de conserver une partie esthétique et poétique pour la prostitution et pas facile.

Il se peut qu’il arrivera sans prévenir, sans te demander la permission de s’installer. Il se peut que la peur t’envahira et que l’incertitude deviendra ta compagne. Mais avec ton courage, avec ta force intérieure et ta lutte, tu as su trouver la lumière parmi les ténèbres. 

Lancent une collection placée sous le signe de la déviance, Orties, des femmes qui résistent, une collection qui entend offrir à ses « lecteurs des récits impliquant les capacités du corps féminin à entrer en résistance, à combattre et à renaître quelles que soient les attaques » et cherche à porter des « femmes qui écrivent sur les femmes ». Les quatre titres proposés s’attachent à des sujets épineux a l’image de l’alcoolisme, la prostitution, le viol, la boulimie ou encore la précarité. « Rendre visible l’invisible, défendre la liberté des femmes, les libérer du regard et du jugement accusateur, basé sur la norme » tels sont les points d’ancrages de la collection Orties.

Tu es pleine de courage, d’amour et de vie. Tes yeux laissent transparaître tes batailles et ton sourire est le moteur de ton quotidien. Tu es un exemple à suivre, un guide authentique.

Voici la devise des Editions The Menthol House. Et derrière ces mots, c’est l’élan de la collection Orties qui se dessine. La ligne éditoriale a commencé à se dessiner avec le “On dit”: 

“On dit qu'avant d'entrer dans la mer,une rivière trouble de peur. ELLE REGARDE EN ARRIère le chemin qu'elle à parcouru, depuis le sommets, les montagnes, la longue route sinueusequi travers des forêts et des villages, et voit devant elle un océan si vaste qu'y pénétrer ne parait rien d'autre que devoir disparaître à jamais.Mais il n'y pas d'autre moyen. La rivière ne peut pas revenir en arrière. PERSONNE NE PEUT REVENIR EN ARRIère. revenir en arrière est impossible dans l'excistence. la rivière a besoin de prendre le risque et d'entrer dans l'océan. ce n'est qu'en entrant dans l'océan que la peur disparaîtra, parce que c'est alors seulent que la rivière saura qu'il ne s'agit pas de disparaître dans l'océan, mais de devenir océan. ”

Khalil Gibran

Anne Calife : Les femmes prostituées s’appellent elles-mêmes des putes. Elles font partie de celles qui sont le plus jugées et méprisée. Elles font partie des extrêmes, et cette collection aborde s les extrêmes féminins, c’est-à-dire tout ce que l’on peut faire ou penser avant la mort.  Aussi, j’ai voulu ouvrir une brèche, leur donner la parole, pour lever le poids du jugement. Bizarrement, en appelant les libraires, je me suis aperçue que les femmes jugeaient autant que les hommes.  

Aujourd’hui encore suscitent la controverse en particulier parce qu’ils développent une vision plutôt positive et militante de la prostitution. Était-ce un souhait que de vous rapprocher de ce point de vue marginal ? Ne pensez-vous pas que cela contraste avec la vision plutôt féministe que cherche à développer votre collection ? Ou l’envisagez-vous plutôt comme une manière de donner à réfléchir sur la question des féminismes et des manières de penser et d’habiter la féminité ? 

Habituellement, vous adoptez une démarche proche du journalisme, n’hésitant pas à vous rendre sur le terrain pour enquêter et vous nourrir de témoignages. Pourriez-vous nous parler du processus de création mobilisé pour cet ouvrage ? Quelles ont été vos sources d’inspirations ?

Être une femme aujourd'hui signifie être une battante. Cela signifie être une survivante. Cela signifie accepter d'être vulnérable et admettre sa honte, d'être triste ou en colère. Il faut une grande force pour faire cela.

Dans tous les cas, cet hommage aux filles et aux dames vient rappeler que les hommes et les femmes sont égaux en droits et en devoirs!

Couvrir le monde de sa féminité pour donner naissance à la beauté
S’épanouir du bonheur d’un enfant, le couvrir de tendresse et de bonté. Ouvrir son cœur au bonheur pour inonder le monde de volupté.
Tel est le destin des belles dames, dont la générosité fait le charme. Telle est la féminité, l’expression de la volupté qui la haine désarme
.

De tous temps, les femmes ont dû faire face à la misogynie d'une société les reléguant à un rang inférieur à celui des hommes. Heureusement, certaines ne se sont pas laissées faire et se sont battues pour l'égalité. Un combat poursuivi aujourd'hui par d'autres.

Des grands combats aux petits actes de rébellion, ensemble, nous retraçons quelques étapes historiques où les femmes sont les protagonistes, ce qui a contribué à les rendre à chaque fois un peu plus libres.

C’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, en pratiquant les actions modérées que nous devenons modérés, et en pratiquant les actions courageuses que nous devenons courageux.

JACQUES ASTRUC

L’AMANT DE MON MARI                                  Roman

                    AUX FEMMES TRISTES


                          I


L’amant de mon mari est beau comme un ciel d’été sur la mer bleue. Il a la barbe noire des vrais mecs. On dirait le dieu Poséïdon sortant des flots, nu, musclé et velu.

L’amant de mon amant est un beau gosse large d’épaules. J’imagine son gros sexe tapi dans son slip de coton blanc. Ce membre qui pénètre le corps abandonné de mon mari. Est-il aussi beau que celui de mon mari ? J’aime beaucoup le sexe de mon mari. D’une pigmentation un rien plus foncée que sa belle chair pale, le pénis de mon mari ressemble à un jade précieux. Sous la caresse de mes doigts d’experte, il se déploie, jaillissant de son buisson de poils pubiens. J’aime surtout le moment où je le décalotte tendrement, comme on enlève un pyjama trop serré. Avant d’y apposer mes lèvres gourmandes, maculant de mon rouge ses grosses couilles pleines, remontant doucement la tige tendue jusqu’à avaler avec gourmandise son gland rose vif où perle déjà la rosée du Plaisir.

L’homme qui baise mon mari tous les jeudis à dix-sept heures me prend tout. Il me vole beaucoup plus qu’une heure d’amour. Il me ravit le sexe de mon mari, qui est à moi. Mon mari rentre à vingt heures, puant un sperme qui n’est pas le sien. Je connais bien le parfum du sperme de mon mari.
Moi, Claire, la femme la plus trompée du monde, la plus aimée, je tuerai bientôt ce salaud qui a eu le culot de draguer mon mari, quelque part dans Paris, un soir d’hiver sans doute, à la sortie des bureaux, dans le métro ou sur un trottoir triste. Cette demi-heure de trajet de mon mari c’est l’unique moment de sa journée où il est seul, livré à cette mélancolie des travailleurs fatigués. Le reste du jour et de la nuit mon mari dort, sous mon oeil vigilant. Je ne relâche jamais ma surveillance d’épouse amoureuse. Ca n’est pas que je ne fasse pas confiance à l’homme que j’ai épousé, à mon mari, mais je ne peux m’en empêcher. Mon mari est l’objet privilégié de toute mon attention. Comme son sexe l’est de toute mon admiration esthétique et érotique. Ma vie de femme tourne autour de ses levers et couchers, de ses menues manies, de ses allers et venues professionnelles. J’épie ses moindres déplacements dans l’appartement. Combien de temps reste-t-il sous la douche, aux toilettes ? Je sais qu’il aime trouver son café et ses toasts chauds quand il débouche du couloir dans la cuisine. Il veut que je lui noue sa cravate, que je lui ai choisie, comme ses caleçons à la dernière mode. Il a alors l’air de ce qu’il est : un cadre pressé, anxieux d’être en retard à la réunion d’équipe matinale de débriefing dirigée par la redoutable chef de service du prestigieux cabinet de consulting où il travaille.
Je n’étais donc pas là, quand mon mari a croisé la route de ce prédateur, de cet homme que j’imagine très beau. Pour qu’il ait plu à mon mari, il ne pouvait qu’être très beau, très jeune aussi. Mon mari a peur de vieillir, comme tout le monde. Depuis que nous avons fêté ses quarante ans et nos vingt années de mariage, il n’est plus le même. Son regard se perd souvent derrière la fenêtre du salon. Je l’ai surpris plusieurs fois hagard, perdu, devant le miroir lumineux de la salle de bain. Il perd ses cheveux. Son grand front se dégarnit. Un léger affaissement a ployé ses épaules. La lassitude de l’âge, du boulot, de la routine. Je ne m’en suis pas assez méfiée. Un soir gris, mon mari a suivi cet homme qui venait de le regarder avec insistance sur le boulevard pressé. Ils n’ont peut-être échangé que cela, ce regard, avant de finir dans l’hôtel le plus proche. Le coup de foudre dans une vie bien rythmée, trop réglée… Comme au cinéma. Mon mari est sorti de la piste de course. Il a esquissé un pas de danse de côté, dans les bras d’un homme. Il n’a pas pensé à moi. Il est tombé, tel un adolescent, dans le piège de la perdition. L’homme de dix-sept heures quinze a ramassé son corps épuisé de père de famille discipliné. Mon mari a eu sa crise de romantisme, la plus dangereuse, celle de la quarantaine, qui dure depuis des mois, et qui me mine, moi, Claire, sa femme.

Notre histoire finira dans la colonne des faits divers. Deux balles dans la peau et tout sera fini, pour eux comme pour moi.


                          II

J’ai découvert la trahison de mon mari quand son portable a bipé. Il était sous la douche. Je ne sais pas ce qui m’a pris, ce soir-là, un mercredi banal, au tout début du printemps. J’ai attrapé le petit appareil froid abandonné sur le lit et j’ai vu. Le texto. Quelques mots de désir qui ont brisé ma vie. “Coucou, mon grand loup. Je te mordille l’oreille. Je bande. A jeudi. Ton ourson poilu.” Une femme n’aurait jamais écrit cela. Quand il est sorti de la douche, j’ai lâché le petit boîtier, qui avait eu le temps de tiédir dans ma main. Je me suis réfugiée aux toilettes, où je suis restée un long moment, dans le noir, la joue humide de larmes sur le carrelage lisse. Voilà. Ca m’était arrivé. A moi aussi. Comme dans les feuilletons à la télé, comme dans les romans, comme dans la vraie vie. Trompée. Avec un homme. Doublement trahie.

Je me souviens de ce collègue, que mon mari m’avait présenté lors d’un pot de retraite. Un petit brun râblé, viril et doux à la fois. Mon mari semblait l’avoir pris en affection. Il avait avec lui des prévenances paternalistes d’aîné à cadet. Il apprenait les usages à un débutant dans la carrière. Il le suivait tendrement du regard depuis le buffet. J’avais senti monter, pour la première fois, en vingt ans de mariage, une étouffante bouffée de jalousie. J’avais abusé du punch-coco à volonté. J’avais fait une petite crise de nerfs, prise d’un rire hystérique à la vue d’un vieux cadre à la cravate ridicule accompagné de sa poule du moment, qui aurait pu être sa fille. Quand j’avais compris qu’il s’agissait du nouveau retraité organisateur de la fête, il était trop tard. Je m’étais ridiculisée. Mon mari m’avait raccompagnée en voiture. J’avais eu ce que je voulais : récupérer mon mari, pour moi toute seule, au prix d’un bon scandale.

Mon mari doit aimer promener ses belles mains sur le corps velu et bien découplé de son amant du jeudi. Le jour des réunions tardives. Le jour de la trahison. Dans les nuits d’été, je regarde mon mari dormir nu, et j’imagine ce corps que je connais si bien allongé toute contre celui d’un jeune homme musclé, splendide. Leurs sexes érigés se frôlent, se touchent, s’écrasent jusqu’à jouir enfin, tels de beaux fruits mûrs. Un jus parfumé s’écoule de leurs glands rouges. Leurs pectoraux se collent et se décollent. Leurs lèvres se rejoignent dans un râle de jouissance, à l’unisson. Puis, très vite, ils se quittent, après un ultime baiser douloureux, et une douche furtive. Ils rentrent vers leurs femmes. Je ne sais pourquoi, mais j’imagine l’amant de mon mari marié, lui aussi. Une autre épouse délaissée doit souffrir, quelque part, dans la ville.


Le problème est que cet homme fait jouir mon mari mieux que moi. Le sperme de mon mari doit jaillir dans la bouche de ce bel amant, qui doit l’avaler. Cet homme connait le goût unique du sperme de mon mari. Il me vole jusqu’au secret de la semence parfumée qui m’a si souvent inondée. Jusqu’au jour fatal de leur rencontre, cette fragrance m’était réservée. Ce soir-là, ma vie tout entière a basculé dans le néant. 
Depuis, mon mari me ment. Partout. Au salon. A table. Au cinéma. Au lit. Surtout au lit. Je vois bien qu’il pense à autre chose. Il me fait l’amour avec distraction. Je ne suis plus qu’une vieille habitude encombrante, ennuyeuse. Je fais partie de son passé. On ne jouit pas de son passé. Il ferme les yeux quand il est en moi, pour mieux voir le joli petit cul de ce garçon. Cela l’aide à bander, à jouir. Il ne baise plus que le fantasme de l’autre, mon rival secret. Bientôt, ce simulacre pitoyable prendra fin. Je le sais. Cette comédie ne peut plus durer. Un soir, il ne rentrera pas. Il restera avec son amant. Ils abandonneront, ensemble, leurs vieilles femmes sur le retour. Moi, Claire, parisienne blasée de quarante-cinq ans, je ne soutiendrai pas longtemps la comparaison avec l’éphèbe du jeudi. Mon mari choisira la jeunesse, et il aura raison.

Déjà ils rêvent de m’éliminer, tous les deux. Leur passion a atteint son degré d’incandescence, celle qui brûle tout sur son passage. Ils doivent rire de moi, comme de toutes les femmes, dans leur lit douillet de l’hôtel du jeudi. Ils préparent leur fuite d’amants éperdus de désir. Leurs corps se veulent, du matin au soir, et la nuit surtout. Mon mari a un sommeil agité de spasmes nouveaux. Il bande souvent dans son sommeil. Il pousse de petits grognements animaux. Je l‘ai perdu. L’amant de mon mari ne m’a rien laissé. Je pleure, seule dans mon salon vide, devant ma télé. Je sais que mon mari va rentrer, en retard, qu’il va encore me mentir, de plus en plus mal. Je souffre seule, en silence. L’indifférence s’installe, tout doucement, sans faire de bruit. Bientôt je serai seule.

Le pire de tout reste cette gentillesse, suspecte. Pire que tous les aveux. Mon mari me fait de menus cadeaux, pour acheter mon silence. J’ai droit à mon bouquet de fleurs, des roses thé, toujours les mêmes, avec le même ruban, tous les dimanches, vers dix-huit heures trente. Il me les offre avec ce sourire béat, que je connais bien, le même qu’il avait quand nous étions jeunes mariés, après nos premières nuits d’amour, quand il jouissait si fort de mon corps jeune et ferme, pétrissant à pleines mains mes beaux seins de vingt-cinq ans. Maintenant ma poitrine s’affaisse, et mon mari me quitte. Il m’offre des roses pour avoir un prétexte pour sortir téléphoner à son chéri, en descendant chez le fleuriste de la place.

Je rêve de fuir, de disparaître dans un train, un soir, moi aussi. Avoir l’initiative de la rupture. Le prendre en traître, par surprise. Il mérite de trouver l‘appartement vide, un dimanche, en rentrant. Il aura l’air si bête, avec ses roses à la main. Je veux qu’il pleure dans notre chambre conjugale glacée, devant mon armoire à linge vide. Il doit sentir tout ce qu’il a perdu avec son amant du jeudi, qui finira par le plaquer pour un plus jeune, comme ils font tous. Jamais son amant ne lui donnera ce bonheur que nous avions avant. Cette homme surgi de nulle part lui aura tout pris, ses fesses, sa femme, sa vie.

Si je reste, c’est pour Aurélie. J’ai décidé d’attendre qu’elle ait son bac. Encore quelques mois et je serai libre de refaire ma vie, à mon tour, ailleurs, loin. De prendre un amant jeune, moi aussi. J’aurai ma vengeance. 



                        III


Je ne suis pas de celles qui partent. Je n’aurai pas ce courage. Je suis de celles qui pardonnent. Il me reste cet espoir. La fin de cet amour. Aussi abrupte, aussi violente que son commencement. J’attends leur rupture, qui viendra, bientôt, j’en suis sûre. Un jeudi, mon mari rentrera, penaud, prêt à pleurer. Un enfant demandant à être consolé. Je le prendrai dans mes bras. Je pardonnerai tout. Je sais qu’un homme n’est pas une vraie rivale. Seule une autre femme pourrait tuer vraiment mon couple. Avec elle ce serait ma défaite assurée.

Un jour, je le sais, je recueillerai le visage coupable, le corps las, le sexe épuisé de mon mari. Son amant l’aura quitté. Je les aurai enfin séparés. J’aurai eu la peau de mon adversaire, sans rien faire, juste en patientant. Un duel à mort, entre moi, l’épouse délaissée, et ce bel inconnu si cruel.

Le bonheur reviendra, comme avant. Je serai de nouveau avec mon mari, tout le temps. Et lui sera vraiment là, dans mon sexe, quand il me prendra. Il ne fermera plus les yeux. Il me regardera, moi, Claire, sa femme. Et je jouirai de ce regard autant que de son sexe magnifique d’homme mûr.

J’ai rencontré mon mari à vingt-trois ans. Nous finissions notre fac de droit. C’était un étudiant brillant. Je l’avais remarqué, dès la première année, mais j’avais mis quatre ans à oser l’aborder. J’ai su tout de suite qu’il réussirait. J’ai aimé son intelligence vive, son humour, sa bonne éducation bourgeoise. J’ai vu, avant les autres étudiantes en chasse au mari idéal, le cadre supérieur brillant qu’il est devenu. Nous couchâmes l’été suivant, juste après les examens. Nous fêtâmes au lit notre cinquième année, qui couronnait notre parcours universitaire. C’est cette nuit-là que j’ai découvert la beauté inoubliable du sexe de mon mari. Un long sexe élégant, comme lui. Une majestueuse hampe de chair. Je n’avais jamais vu un sexe d’homme jusqu’à ce jour-là. Mon mari a su me déflorer avec délicatesse. Il a fait de moi une vraie femme. Depuis je n’ai cessé de le chevaucher avec délectation. 

Mon mari a décroché son master avec les félicitations du jury et la mention très bien. J’étais dans le troupeau des passables. Dès le début, mon mari me subjuguait, me dépassait, intellectuellement, socialement, sexuellement. J’étais sous son charme, vaincue. Il me demanda en mariage l’année suivante, celle de sa première promotion. Je venais pour ma part d’être recrutée comme conseillère juridique par une grande compagnie d’assurance. Déjà, ma carrière n’avait pas d’importance. Seule sa réussite comptait. J’étais née pour être la femme de cet homme-là.

Après notre années de fiançailles, le mariage bourgeois à l’église, suivi d’un banquet dans la belle demeure bourguignonne de sa famille maternelle, il m’emmena à Venise, où nous fîmes l’amour tous les jours. Rien de très original. Un bonheur sur catalogue, déjà. Deux ans après notre retour du voyage de noces, j’étais enceinte. J’étais terriblement normale. A la naissance d’Aurélie, je pris une disponibilité pour congé parental. La directrice des ressources humaines me fit signer le formulaire avec un sourire ironique. J’étais une pondeuse bourgeoise qui n’avait pas envie de travailler. Je n’étais pas née pour me battre, juste pour rendre un homme heureux, et élever ses enfants. Les années ont passé. Je n’ai jamais repris mon poste. La DRH avait raison.

Le temps nous dévore. Que reste-t-il de la belle jeune femme que j’ai été ? Celle qui avait séduit mon mari ? Ma peau s’est abîmée, malgré les crèmes chères. Je me teins en blonde, pour cacher mes premiers cheveux blancs. Sur une brune, cela ne pardonne pas. Je lutte contre la cellulite tous mes matins, sur mon vélo d’appartement, devant le grand miroir de la salle de bain. La jeunesse est irremplaçable. Je le sais. Je ne me fais aucune illusion. Je suis moins séduisante. Normal. Les cycles hormonaux font leur œuvre de mort. Dès la splendeur de notre jeunesse nous commençons déjà à perdre la partie. Les femmes sont des fleurs. Elles ouvrent leurs pétales colorés au soleil de la vie, puis, tout doucement, elles se fanent, gentiment. La ménopause leur porte le coup de grâce. Les hommes, eux, vieillissent plus doucement. De jeunes beaux à vieux libertins lubriques, ils se rident, se voûtent, finissent par prendre du Viagra pour prolonger un temps l’illusion de la vigueur enfuie. Dans la sinistre course contre la montre, ils ont un très léger avantage.

Mon mari, lui, est dans la splendeur de sa quarantaine. L’âge idéal pour la beauté masculine. Il a perdu son charme de jeune homme de bonne famille. Il a gagné une assurance virile incontestable, qui impressionne tout le monde, à commencer par ses clients. Son agenda d’affaire ne désemplit pas. Il part à huit heures et demie et rentre de plus en plus tard, surtout le jeudi, « le jour des gros dossiers », comme il me dit en arrivant. Il me prend pour une conne.



                         IV                 

J’appelle mon mari tous les jours. Il me répond par des SMS laconiques, indifférents, déjà. Je ne savais pas l’amour si fragile, soumis aux aléas de la météo capricieuse du Désir… Je n’occupe plus son esprit, encore moins son cœur. Les rares fois où il daigne me rappeler du bureau c’est pour inventer une réunion qui “va durer tard”, un nouveau gros mensonge. Sa belle voix grave, qui me troublait tant, me fait mal, avec son intonation sourde de traître.

J’aime encore mon mari. Un amour traversé de haine, évidemment. Mais l’amour se nourrit aussi de la haine. Je ne laisserai jamais un jeune salaud mignon de trente ans me le voler. Je me battrai, pour garder mon mari, pour sauver mon histoire d‘amour. J’ai construit, patiemment, méthodiquement, tout au long de ces vingt années, un couple solide, complice et complet. Je suis l’épouse parfaite pour ce grand homme splendide, au faîte de sa maturité. Je le seconde avec charme dans les grands dîners mondains avec des personnalités, aux tables des plus prestigieux restaurants de la capitale. Je porte si bien les robes du soir et les décolletés à perles. L’équilibre de notre couple m’est envié par toutes mes amies du sixième arrondissement, surtout les divorcées. Nous avons, lui et moi, des soirées de complicité merveilleuses, des nuits magiques. Plein de tact, il me parle rarement de ses dossiers. Il sait bien que cela m’ennuie. Nos week-ends à Deauville dans la villa sont bercés d’une joie familiale sans nuages. Aurélie, notre fille unique chérie, est belle et sérieuse. C’est une lycéenne brillante et studieuse, remarquée par ses professeurs, à Henry IV. Il n’y a pas de place, au milieu de tout ce bonheur, de cette réussite sociale parfaite, de ce parcours sans faute, pour un jeune amant entré par effraction, un voleur de bonheur.

Tout cela continuera. Quand mon mari aura quitté ce petit mec minable, qui n’a que des fesses encore dures pour exister. Quand je pense que l’on veut accorder le « mariage pour tous » à ces gens-là, qui ne sont que des briseurs de ménages, incapables de vivre un amour dans la durée ! Ces homos sont pires que des filles de passage. Ils détournent nos maris non seulement de notre couche conjugale légitime, mais aussi du droit chemin hétérosexuel du bonheur tranquille. L’amant de mon mari a dévoyé le père de ma fille, le grand-père de mes petits enfants. Il a brisé la chaîne immémoriale de transmission des valeurs.

Je vois bien que mon mari est très perturbé, depuis qu’il couche avec ce type, tous les jeudis. Il n’est plus lui-même. A la maison, il ne sait plus comment se comporter. Il est mal à l’aise avec tout le monde, surtout avec Aurélie. Avec moi, il croit encore jouer sa sinistre comédie. Il s’enfonce, chaque jour, dans le mensonge, plus profond, comme dans les fesses de son amant. Le stupre. La boue. Je dois le sauver, avant qu’il ne se noie dans la luxure. Quand le bellâtre l’aura largué, il cherchera un point d’appui. Alors je serai là, fidèle, attentive. Je le soignerai. Je panserai ses blessures d’âme. Dans mes bras il se rétablira et reviendra parmi nous, les vivants. J’attends ce jeudi-là, où il rentrera plus tôt, enfin. Dépité, éconduit, dégoûté. Il ne pourra pas me cacher son désespoir d’amant déçu, abusé. Chaun son tour, de souffrir. J’accueillerai son cœur meurtri, sur le mien. Je lui pardonnerai tout. Il me connaît, autant que je le connais. Il sait pouvoir compter sur moi, Claire, sa femme, son épouse, la mère de sa fille, sa meilleure alliée. Je le récupérerai, très bientôt, pitoyable débris des amours mensongères entre hommes.


                          V

Ce soir, mon mari n’est pas rentré. Nous sommes jeudi. Il est minuit. Je me suis enfin couchée, lasse d’attendre le retour du traître. J’ai dit à Aurélie que son père était à un congrès en province. Rien ne doit la perturber dans la préparation de son bac. Je crois qu’elle ne m’a pas crue. Elle sent tout, cette petite. Je ne pourrai plus lui dissimuler longtemps notre malaise conjugal. Elle s’est réfugiée dans sa chambre, elle aussi, pour préparer son bac.
Dehors, c’est le printemps. Le premier, sans doute, que je passerai sans lui. Je m’étais habituée, depuis si longtemps, à ne pas être seule au moment où la nature se réveille de son long sommeil d‘hiver. Ça y est, nous y sommes. Me voici, cette fois-ci, vraiment, une femme abandonnée. Mon mari n’a pas appelé. Et je suis trop fière pour le supplier sur son répondeur. Je sais pourtant que cela serait sans doute ma dernière chance. L’émouvoir, pleurer au bout du fil, juste au moment où il franchit le pas périlleux d’un autre amour. Le rattraper au bord de l’abîme. Le sauver de lui-même. Le retenir par la manche dans sa fuite éperdue. Non. Moi, Claire, je ne prendrai pas cette voix de petite fille angoissée pour l’apitoyer. Je ne suis pas une comédienne suppliante. Je suis une femme.

Il rentrera. Ou il ne rentrera pas. Il choisira. Ou il ne choisira pas. Je ne suis pas le rebut de sa jeunesse perdue. Nous sommes habitués à tout nous dire, depuis le début.

C’est le destin des chairs périssables, des cœurs inconstants, des hommes fragiles. Les amours sont mortelles, comme les corps.

Il est avec son amant. Pour la première fois, ils se sont endormis, enlacés, après l’étreinte, plus violente, plus passionnée que jamais. Ils ont oublié le temps, dans la douceur de leurs corps de mâles repus, de leurs couilles vidées. Leurs sexes sont au repos, alanguis, comme eux, entre leurs poils pubiens. Après l’orgasme, le Bonheur calme des corps. Le silence suspendu des organes. Ils m’ont oubliée. Je suis leur passé, déjà. Mon mari m’a abandonnée. Il en avait envie, depuis des semaines. Il a osé, enfin. Il se sent bien, là, contre le corps chaud et vigoureux de son jeune amant. Une liberté inespérée, à son âge. 

La culpabilité viendra plus tard, si elle vient. Je rêve que mon mari se sente coupable. Ce n’est pas son genre. C’est un fonceur, un manager, tout entier tendu vers son but. Un passionné froid. Cette qualité, que j’avais tant admirée, se retourne désormais contre moi.

 Dans cette chambre douillette du Quartier latin, que j’imagine, pas loin d’ici, il commence ce soir une nouvelle vie. Il va passer sa première nuit avec son amant. L’autre aussi doit abandonner quelqu’un, pour rester avec mon mari, ce soir. Une femme ? Un homme ? Une mère ? Des enfants ? Un chien ?

La passion dévaste tout sur son passage, égoïstement. Elle laisse derrière elle des agonisants transis dans un désert glacé, où se côtoient désordre et extase.

Il doit jubiler, ce salaud, l’amant de mon mari. Il croit avoir gagné, cette fois-ci, sa partie d’échecs contre son adversaire invisible, contre moi, Claire, la femme plaquée. Il se dit que ce bel homme distingué, aisé, mon mari, est à lui, désormais, qu’il a enfin réussi son coup. Il a fait craquer un bourgeois friqué, qui va l’entretenir désormais, le sortir dans les meilleurs restaurants, l’enlever pour des voyages de rêve, simplement parce qu’il est fou de lui, de son corps, de son sexe. 

Il paiera en jouissance, ce plaisir terrible qu’il doit donner à mon mari et que moi, sa femme, je ne pourrai plus lui procurer. Demain il ira au bureau, béat, rayonnant. Ses collaborateurs remarqueront son teint éclatant et son œil coquin, comme s’il avait rajeuni de dix ans en une nuit d’amour.

 Ce garçon lui redonne sa jeunesse en perdition. Cela n’a pas de prix, en effet. Je dois m’incliner, alors, devant mon rival. Je ne peux plus lutter. Je ne suis qu’une femme, après tout. Garder un homme n’est jamais gagné. Ma mère aussi a fini divorcée, vers la cinquantaine. Papa est parti avec sa secrétaire. C’était moins romantique, à l’époque. Au moins, c’était plus normal. Maman n’en est pas morte. Un peu plus triste, seule, elle s’est résignée, et s’est mise au bridge. Je l’ai quittée aussi, pour vivre avec mon jeune mari si brillant. C’est la noria des trahisons. L’âge est sans pitié, c’est bien connu.

La stratégie perverse de détourneur de mâle de mon rival a fonctionné. Mon imbécile de mari est tombé dans le piège. Je me vengerai de ma nuit blanche, de mes larmes amères à l’aube, dans la chambre vide. 


                         VI


Nous sommes vendredi. Mon mari n’est pas rentré. Son répondeur répond froidement à mes appels sur son portable. J’aurais dû alerter la police. Je suis restée au salon, dans ma bergère Louis XV, devant la télé, bêtement, après le départ pour le lycée d’Aurélie. Je ne sais pas quoi faire. J’ai toujours vécu de certitudes, jusqu’à ce jour. Là, je suis perdue. Attendre mon mari fait partie de mes habitudes de bourgeoise. L’attendre comme ça, dans l’incertitude, rien n’est pire. Je zappe nerveusement, d’un JT à une série policière, d’un reportage animalier à un docu-fiction historique. En fin de matinée, j’ai sorti, sans vraiment m’en rendre compte, la bouteille de scotch du buffet dix-huitième. J’en suis à mon quatrième verre, sec, sans glace. Vais-je finir en pocharde délaissée, en alcoolique mondaine ? Je dois me surveiller. C’est dans les premiers jours que se prennent les mauvaises habitudes. À midi, je prends une douche, je me maquille, je passe ma plus belle robe, mes chaussures en lamé or. Ma tenue de soirée. J’attendrai mon mari, ainsi parée, jusqu’au soir. Il me trouvera toute belle. Il m’emmènera dans un restaurant chic, vers le Bois de Boulogne, pour se faire pardonner.

Il n’est pas rentré. La nuit est tombée. J’ai dormi. J’ai cuvé mon whisky hors d’âge sur le grand canapé blanc, en robe du soir. J’avais éteint les lampes, le grand lustre à pendeloques. Je veux rester dans le noir.  Au réveil, toute froissée devant la glace du salon, je décide de lui laisser un week-end, ce week-end qui commence, le temps de se rendre compte de son erreur. Je sais mon mari très naïf. Ce garçon a dû le voir venir de loin. Ces gays sont plus intuitifs que des femmes. Il a dû sentir la fragilité de mon mari, en pleine crise de la quarantaine. Mon mari régresse un peu quand il est déprimé. Il redevient un enfant inquiet qui cherche la consolation. Jusqu’à présent, j’étais sa maman, dans ces moments-là. J’absorbais toutes ses angoisses, d‘une main apaisante. 

Et ce petit prétentieux s’imagine qu’il va me ravir le cœur de mon mari ? Cet homme m’appartient depuis presque vingt années. Je le connais mieux que personne. 

J’ai passé le week-end avec Aurélie, qui s’est enfermée avec ses cours en ligne. Je lui ai répété à table le mensonge grossier du séminaire en province. Elle m’a juste lancé, au dessert : « Papa n’a pas pris de bagages, ils sont tous dans le dressing ? » Humiliant, d’être ainsi démasquée par sa propre fille. Si mon mari n’est pas là lundi, je ne sais pas ce que je ferai. Je sais simplement que je suis capable de tout. J’irai au bureau, s’il le faut. Je demanderai à lui parler. S’il refuse de me recevoir, je ferai un scandale devant tous ses collaborateurs et clients. Il ne se défilera pas comme ça.

Mardi. Je ne suis pas sortie. Je n’ai envie de voir personne. De ne téléphoner à personne. Je suis vidée. Même internet ne m’amuse plus. J’écoute des sonates tristes sur la chaîne. Fauré, Satie, Chopin m’accompagnent. Leur tempo mélancolique frappe à l’unisson mon Cœur meurtri. Moi et Aurélie, nous vivons sur le stock de surgelés. Je n’ai plus la force de faire la cuisine. Ce soir, en me couchant toute seule dans le grand lit glacé, j’ai décidé que je devais laisser mon mari vivre jusqu’au bout sa passion mortifère pour cet inconnu. Nous célébrerons nos noces, une seconde fois. Et puis nous vieillirons, ensemble, comme dans les chansons. Nous rirons, complices, de ce bonheur retrouvé, en regardant notre Aurélie devenir femme, à son tour. Mon mari sera plus gentil encore qu’avant.  Un homme coupable fait un mari idéal, c’est bien connu.


                         VII


Dimanche. Rien. J’ai arpenté le Quartier Latin tout l’après-midi. Dans l’espoir de les apercevoir, au fond d’un bar happy hour vers Odéon, d’un resto grec de la Huchette, ou sortant d‘un hôtel rue des Écoles, avec cet air débile qu’ont toujours les couples adultères après l’amour. Personne. J’ai fini au Luxembourg, me disant qu’ils avaient peut-être choisi de bronzer au soleil, sur une des terrasses, entre deux statues de reines. Un coin branché et discret pour couples illégitimes, connu des initiés. Rien. Ils ont disparu dans la nuit égoïste des amants comblés. Mon mari m’a bel et bien abandonnée à mon sort. C’est un fait. Je dois l’accepter. Dix jours déjà depuis ce jeudi fatal. Oui, je suis une femme plaquée. Une vieille délaissée pour un petit jeune. Presque une cougar. Il ne me reste plus qu’à abuser du scotch, et à finir moi-aussi dans les bras d’un gigolo qui pourrait être mon fils. 

Lundi. J’ai craqué. Son portable est toujours aux abonnés absents. Sa voix, un rien mécanique, sur le message d’accueil me fait pleurer. Je raccroche, sans pouvoir articuler un mot. Je finis par oser appeler le bureau. La secrétaire me répond poliment que Monsieur Delaville a pris une disponibilité spéciale, et, à sa connaissance, est « parti en voyage », mais qu’elle peut « prendre les messages urgents pour les dossiers en cours ». Il a tout prévu, le salaud. Il n’a pas eu le courage d’affronter Claire, sa femme légitime, et toute sa fureur. Un TGV pour la Riviera ? Un avion pour les Cyclades ? Une escapade festive dans le swinging London ? J’ai du mal à imaginer mon mari en string rose fluo, au bord d’une piscine, avec son petit gras de ventre et ses jambes poilues de père de famille rangé. Tous ces jeunes bodybuildés et épilés se moqueront de lui. Bien fait. Il se sentira si seul, regrettera vite sa Claire si désespérément normale. Surtout quand son amant hypocrite commencera à draguer devant lui un petit bien roulé, au corps parfait enduit de crème solaire. Il le cherchera, le cœur brisé, dans tout Mykonos, et finira par rentrer seul, à l’aube, dans la chambre d’hôtel froide. Bien fait, bien fait, bien fait.

Ce jeudi, je suis sortie arpenter le Marais. J’ai décidé de voir de près ces fameux “gays”, dont on parle tant. Et, avec un peu de chance, de retrouver la trace de mon mari. J’ai dit à Aurélie que j’allais au cinéma, que je la laissais reviser tranquille. J’ai bien vu qu’elle n’était pas dupe. Alors, juste avant de franchir la porte d’entrée, je lui ai jeté : « Ma chérie, pense à ton bac. Dans la vie, on ne peut compter que sur soi. » Un simple  constat. Un cadeau de mère à fille. Je sais qu’Aurélie est en âge de comprendre. Une grande adolescente maintenant, presque une jeune fille. Je n’ai pas voulu la déprimer. J’ai juste souhaité qu’elle ne se fasse plus aucune illusion, qu’elle passe son bac, froidement, avec la détermination des futures célibataires endurcies. Elle aura la force de supporter cette dure vérité de la vie. Elle a de qui tenir. J’ai pris l’ascenseur, l’abandonnant avec un repas froid, comme si je partais moi aussi retrouver un amant, comme son père.

J’ai visité tous les bars homos. J’ai bu des cocktails exotiques sous des spots rose fluo. Je me suis rincé l’œil sur de beaux mecs aux torses sculptés dans des marcels, sur des biceps ornés de tatouages. Les garçons gays ont quelque chose, c’est incontestable. Une beauté androgyne particulière, qui les rend facilement craquants. Quoi de plus attendrissant pour une femme que cette fragilité dans la virilité ? Ils sont un peu fluets, à mon goût, ou alors carrément obèses. Certains en font trop : ils sont si artificiellement baraqués que leur plastique musculaire semble être devenue une fin en soi. Ils doivent être abonnés à tous ces clubs de gym et autres salles de musculation branchées. Ils font l’amour devant le miroir, comme ils dansent et draguent. Pires que les plus coquettes des femelles. Je connais tant de filles qui leur ressemblent. Gym, crèmes et régimes, tant on a peur d’entrevoir le vide vertigineux en dessous. Mon mari mérite mieux. Moi aussi. 

Mon mari a toujours les cheveux en bataille, ne se rase qu’un jour sur deux. Comment a-t-il pu plaire à l’un de ces narcisses passés à l’autoclave ? Le romantisme du baroudeur qui pue ? Le fantasme de l’homme des bois ? L’Amant de Lady Chatterley ? Robinson et Vendredi ? Je ne comprendrai jamais l’étrange imaginaire de tous ces mecs qui se croisent, se jaugent, se reniflent avec une sauvagerie animale. Des couples d’un soir se forment sous mes yeux curieux. J’ai du mal à suivre leurs tactiques de drague, trop subtiles pour la bourgeoise rangée que je suis. Je n’ai pas accès à leurs codes secrets, auxquels mon mari a dû être initié par son amant. Je suis trop normale pour être admise dans la secte. J’aurais tant aimé découvrir la formule magique qui a ouvert par effraction le cœur de mon cher mari.


                      VIII


Voilà. C’est arrivé. Je me suis fait draguer par un homo. Un jeune de trente ans environ. Un beau brun barbu. Le genre de mon mari, il y a quelques années, au temps de sa splendeur. L’inconnu charmant portait très bien son blouson de cuir, genre pilote de chasse américain du Débarquement. Il m’a regardée avec une douceur attendrissante. Il m’a demandé à l’oreille si j’étais perdue. Dans ce bar, à cette heure-là, dans ce quartier-là, sa question ne m’a pas surprise, juste émue. Je l’ai trouvée naturelle, bien venue, spirituelle. Il m’a offert un cocktail coloré, servi avec un préservatif offert par la maison par le barman black torse nu. J’ai accepté, en souriant. J’ai été sensible à cette délicate attention de gentleman, au milieu de l’indifférence hystérique de toutes ces folles déjantées. J’ai juste marqué une surprise, malgré moi, en répondant : « Je suis une femme ».  Il m’a soufflé dans l’oreille, avec son haleine torride de beau gosse : « Ça ne me dérange pas ». Il semblait habitué à passer, comme ça, l’air de rien, d’un sexe à l’autre. Il m’a rassurée. Ici, ça n’était pas tout à fait le monde à l’envers. Certains de ces garçons avaient donc encore un pied dans la normalité. 

Le Marais, ce soir-là, m’avait réservé une surprise ironique, un clin d’œil du destin. Rémi m’a invitée à prendre le second verre chez lui. J’ai compris qu’il avait ses habitudes. Je me suis sentie flattée, la première surprise passé, d’être approchée avec cette rudesse virile. J’ai aimé être draguée comme un homo. Je découvrais enfin les moeurs directes des homos. Je commençais à comprendre ce qui avait dû plaire à mon mari. Il avait du être séduit par cette manoeuvre militaire frontale si masculine. Pas de minauderies, pas de resto, pas de fleurs artificielles. On fonce. On ferre. On se désire. On se prend. On se quitte. 

Rémi habitait à deux pas, un coquet studio-mezzanine sous les poutres d’époque. J’ai baisé comme je n’avais pas baisé depuis longtemps. Rémi m’a révélé des zones de mon corps restées en friche. Il m’a fait l’amour comme à un garcon, par devant, puis par derrière, et j’ai aimé ça. La sodomie, mon mari n’avait jamais osé. Je me suis soumise, toute la nuit, à tous ses fantasmes, sous les posters de Madona et de Brad Pitt. Je me suis donnée, franchement, à son beau corps sculpté et velu. C’était un homme, un vrai. Il m’a fait jouir, très fort, le soir, et le matin encore, au réveil. Il avait un grand sexe généreux de beau gars simple, et il savait en faire le meilleur usage. Un sexe plus sculpté que celui de mon mari, plus veiné. Et un gland rouge vif fait pour vous envoyer en haute altitude. Je me suis enfin endormie, épuisée de plaisir, en pensant à mon petit mari et à son  zizi minable de père de famille. J’étais vengée. 

Je me suis réveillée, tard, sous le regard bleu irrésistible de Brad. Sur le radio-réveil vintage un post-it rose, à côté des deux préservatifs usagés : « J’ai un vol pour Miami. Claque la porte. » Rémi était donc pilote ou stew, sur les lignes internationales. Il prenait toujours la fuite par le premier avion, après les femmes comme après les hommes. Sa gentillesse me fit pencher pour stew. L’autorité naturelle avec laquelle il avait piloté notre vol de nuit érotique pouvait aussi bien être d’un pilote habitué aux acrobaties les plus périlleuses. Je ne le saurai jamais. Cela fera partie du mystère merveilleux de cette nuit-là. C’était un oiseau de haut vol, un séducteur voyageur. Il défiait le Sida et la solitude, ivre de jeunesse, de beauté, de liberté. Le genre à tout vous donner, et à tout vous prendre, avant de disparaître, lâchement, sans laisser d’adresse. La porte de son immeuble claquée, il ne me restait rien, même pas un code. Juste un numéro de téléphone, au dos du post-it. Et le souvenir d’un très bel orage de mes sens, et d’un mâle superbe, à la plastique exceptionnelle, né pour faire l’amour, tels ces papillons exotiques qui meurent à la fin de l’été.

Mon appartement me sembla bien conventionnel, et bien triste. Aurélie était au lycée. J’étais une mère indigne. Je ne lui avais même pas passé un petit coup de fil, la tête et le corps ailleurs. Comment trouver les mots, depuis le lit de Rémi ? Je me déculpabilisai en lui mijotant un bon plat, tout comme je l’aurais fait pour mon mari, ou pour Rémi ? En hachant mon ail et mes herbes, je me dis que j’avais moi aussi un amant, même un don Juan d’une nuit. Il ne remplacerait jamais mon mari, un mari. C’était l’archétype de l’amant, volage, insaisissable, irrésistible, dangereux. J’ai essuyé une larme amère en tranchant un oignon. Les extases sans lendemain ne me comblent pas. Je suis faite pour la fidélité. Apparemment, mon mari avait eu, lui, la chance de croiser la route d’une autre espèce : un fidèle, qui cherchait vraiment l’amour, pas un aventurier d’un soir. À moins que mon mari n’ait pris goût à passer lui aussi d’un corps à l’autre, comme cela, de lit en lit, de nuit en nuit ? Ce dont je doutais, connaissant trop bien son besoin profond de sécurité.Hélas, pour qu’il trouve le cran de me plaquer comme ça, lâchement, c’était que l’autre avait dû le rassurer, le cocooner, dès le début. Un malin, cet amant, qui savait y faire avec les hommes. Une fine mouche, à l’esprit aiguisé comme une femme. Un rival roué.

 En mettant mon plat au four, je me suis dit que j’étais vraiment ringarde, au fond. On était au vingt et unième siècle, l’ère de la baise pour tous. Mon mari n’avait qu’à s’éclater, comme je venais de le faire. L’amour se périme, comme les produits frais. Il ne souffre pas une trop longue congélation. J’ai pris une longue douche parfumée. J’ai oint mon corps encore désirable d’huiles essentielles, de parfums, de crèmes chères. Puis je me suis allongée sur mon drap lisse, dans ma plus belle robe, pour attendre ma fille chérie, tandis que le fumet gastronomique de mon gratin de légumes du soleil au four se répandait dans l’appartement. Je revenais enfin à la vie.


                          IX


Aurélie me réveille. J’ai dormi profondément jusqu’à dix-huit heures trente, l’heure où elle rentre. J’ai sombré dans un beau sommeil, un sommeil d’amante, sans heurts, sans cauchemars, traversé de rêves bleus et sirupeux. Je croyais que me venger de mon mari me ferait mal. Cela m’a fait un bien fou.

- Il y a un message sur le répondeur, maman. 

- De ton père ? 

- Non. De Rémi. 

Je rougis, pour la première fois de ma vie, devant ma fille. Elle quitte la chambre, après m’avoir enveloppée d’un regard féminin complice. 

“ Salut beauté. Je t’appelle de ma chambre du Marriott. Je voulais juste te dire que c’était très beau hier soir. Rémi. “

Avant de m’endormir, je n’avais pas résisté. J’avais composé le numéro magique de mon amant de la nuit, sur le clavier lumineux. Sur le répondeur, je n’avais pu articuler que : “C’est Claire”, avant de raccrocher, presqu’honteuse, mais si heureuse. Traversée d’une bouffée de joie adolescente, d’un bonheur oublié, celui des premières fois.

J’ai eu encore honte, que ma fille de dix-sept ans à peine, Aurélie, ait entendu cela, la voix de l’amant de sa mère. Elle avait déjà à gérer la disparition injustifiée de son cher papa, maintenant c’était sa mère qui commençait à découcher à son tour. Pauvre petite. Moi qui ne voulais surtout pas qu’elle risque d’être perturbée de quelconque façon dans la préparation de son bac. Nous sommes des parents indignes.

Je la retrouve à la salle à manger. Elle a mis la table. Elle est adorable. Je sens que nous allons enfin avoir une conversation franche, de femme à femme.

- Ton gratin semble délicieux. 

- Je l’ai préparé pour toi, ma chérie. 

Elle revient de la cuisine, avec un petit sourire.

- Vous allez vous séparer. 

Elle est directe. Ils sont comme ça, les jeunes.

- Je ne sais pas. Ça dépend surtout de ton père. 

- Tu veux dire, s’il rentrait ? Tu le reprendrais ?

Un peu de dédain dans cette dernière remarque. Si elle continue comme ça, je vais perdre mes moyens.

Je ne sais pas. 

J’ai répondu sans réfléchir plus. Je veux qu’elle sache que j’aime son père, toujours, malgré tout.

- Tu l’aimes encore papa ? 

- Oui, ma chérie. Je l’aimerai toujours. Et les Rémi n’y changeront rien. 

Elle me regarde avec une telle tendresse que j’en ai les larmes aux yeux.

- Mange, ça va refroidir. 

Elle me laisse la vaisselle pour aller travailler sa philo. Ma fille est ma meilleure amie. Je ne trouverai pas mieux. Elle sera là encore quelque temps, avec moi. Puis elle me quittera, à son tour.

                          X

Je viens de commencer mon second mois de femme plaquée. Je compte les jours, sur le calendrier, au petit-déjeuner. Je fais le décompte sinistre de ma solitude. Il me reste la Persane, notre chatte Cléopatre. Elle me scrute de son regard inquiet. Ces petites bêtes sentent tout. La moindre habitude perturbée, une ambiance lourde, un absent au foyer familial. Cette chatte adore mon mari. Sa présence me pèse. Elle semble me reprocher son absence. Ses pupilles en fente me dévisagent, à l’affût du moindre aveu. Je quitte le salon, excédée. Je lui abandonne le territoire commun. Je me réfugie dans ma chambre, où le grand lit m’attend, ironique. 

J’ouvre ma penderie. Ma collection de robes me tend les bras, rassurante, maternelle. Je plonge mon regard dans les tissus colorés. Enfant déjà, j’aimais me réfugier dans l’armoire de maman. Je me blottissais sous les volants, jouant avec les rubans, les ceintures, humant les parfums oubliés dans les plis des amples jupes en corolle des années cinquante. Maman était si belle, sur ses photos de jeunesse, la taille soulignée, les hanches gommées, la poitrine moulée dans ses bustiers de soie. J’ai gardé la garde-robe de ma mère. Je conserve, pieusement, les plus belles robes de la femme qui m’a donné la vie. Je ne les mets jamais. Elles sont démodées. Pour moi, elles seront toujours vivantes, tout au fond de ma chambre, dans le secret de mon coeur. C'est mon trésor caché, ma caverne de petite fille gâtée. Je pleure, aujourd’hui, le visage enfoui dans les fragrances maternelles d’un temps perdu, d’un bonheur enfui.

Aurélie passe brillamment ses épreuves. Elle est ambitieuse, cette petite. Elle ne veut pas dépendre d’un homme. Elle sera autonome financièrement. Pas esclave, comme sa pauvre mère, réduite à l’humiliation d’utiliser la carte bancaire d’un absent ingrat. Mon mari a tout abandonné, même la Mastercard. Il se fout de tout. Il est heureux. Il m’a oubliée, évacuée de sa vie. Je n’appelle plus, ni sur son portable, ni au bureau. J’ai peur de me ridiculiser en m’accrochant. Une vieille belle pitoyable, voilà ce que je suis devenue, si vite. Il m’a laissé un compte en banque bien alimenté, une pension alimentaire, une obole d’ex-disparu. Le divorce est consommé. Il ne restera plus qu’à signer froidement des papiers, un jour ou l’autre. Une formalité.

J’ai vu, brièvement, notre médecin de famille. Il a vite compris. Il m’a prescrit des calmants. Lâche, comme tous les hommes. Ce bourgeois blasé expédie les ordonnances, avec une indifférence de commerçant. Son regard ne s’éclaire qu’au moment où il me tend son terminal de carte bancaire. Il m’a raccompagnée à sa porte. Il me sort la phrase toute faite : Vous verrez, tout va s’arranger. Au revoir. Je  commence à prendre dangereusement goût aux somnifères et anxiolytiques.Toutes ces pilules d’oubli, si pratiques. On coule doucement dans une inconscience cotonneuse. J’en prends tous les soirs, dès qu’Aurélie s’est enfermée dans sa chambre studieuse. Je ne suis bien que sous ma couette, sombrant dans un coma médicamenteux, qui absorbe toutes mes angoisses.

Je ne suis pas retournée dans le Marais. Rémi n’a pas rappelé. Je dois être un numéro dans un tableau de chasse d’aviateur. Rien de plus. On ne trouve pas l’amour dans les bars, juste la baise et le désespoir des verres vides. J’ai voulu comprendre, voir, me venger de mon mari. C’est fait. Maintenant je ne suis plus qu’une femme vieillissante qui attend son destin d’ennui et de lassitude. Mon mari finira bien, un jour, par m’envoyer les papiers du divorce. Un huissier compassé me les fera signer, à la porte, froidement. Il me laissera l’appartement, une pension alimentaire, juste de quoi mourir doucement, dans la dignité.

Aurélie m’évite, de plus en plus. Je ne suis plus une mère présentable. Je ne partage plus avec elle que des plateaux télé surgelés, en robe de chambre, décoiffée. Elle me jette des regards en coin en avalant de travers. Elle a l’air de me dire : « Surtout, ne te fatigue pas, maman, j’ai compris. Laisse-moi juste m’en tirer, avant que tu ne sombres tout à fait. » Elle est sans pitié, comme tous les jeunes. Je la comprends. Elle veut juste vivre sa vie. Elle y a droit. Je ne peux pas lui en vouloir. 

Deux parisiennes solitaires, absorbées par le JT du soir. Deux femmes abandonnées, figées, telles des statues de cire.

Une jeune qui espère encore s’en sortir. Une vieille qui attend la fin du film, un mélo idiot, déjà écrite. Sans illusions sur ces hommes veules, qui nous fuient à l’autre bout de la planète. Qu’avons-nous de si terrible, nous, les femelles de l’espèce, les nouvelles amazones, pour que nos mâles prennent si facilement leurs jambes à leur cou ? À la moindre fêlure, ils se cassent comme du verre, nos beaux héros musclés. Nous, nous campons dans nos certitudes maternelles, reliées à ces ventres qui justifient nos existences de reproductrices en chambres closes. Pendant que nos mâles papillonnent pour mieux tromper leur peur du vide.

Je vieillirai dans l’aigreur. Un matin, Aurélie m’annoncera, sans prendre de gants, qu’elle quitte le domicile parental, qui n’en est plus un. Si la femme de ménage ne venait pas une fois par semaine, ce serait Beyrouth ici. Je ne range plus rien. Je ne lave plus rien. Je ne fais plus rien. Aurélie franchira la porte, à son tour, avec ses bagages et ses souvenirs d’enfance. Elle partira vers un amour. C’est dans l’ordre des choses. J’errerai un moment dans sa chambre déserte, puis je me résignerai, à cela aussi. Je finirai seule et ridée, me faisant livrer mes barquettes à réchauffer et mon eau minérale. Triste vieillarde néo-branchée abonnée au câble. Un jour, je mourrai, ma télécommande à la main. Mon mari ne viendra pas à ma crémation. Il aura perdu ma trace, sur les routes aventureuses du globe, avec son amant voyageur. 

Aurélie, seule, recueillera mes cendres froides de femme fatiguée.



                         XI

J’ai fini par suivre le conseil d’Aurélie, ma fille. J’ai vu un psy. Je sais qu’elle a fait cela pour se débarrasser de moi, sa mère, devenue encombrante. Pour pouvoir passer son bac tranquille. Et baiser bientôt, à la fac. La fac, c’est fait pour baiser, bien connu. Elle est la dernière, la seule humaine à qui je puisse faire confiance. Toutes mes amies ont pris leurs distances. Une femme larguée de mon âge fait peur. La tristesse et la solitude vous isolent mieux que tous les deuils.

À la cinquième séance, le psy m’a déclaré que je devais désormais « oublier mon mari, passer à autre chose. » Son empathie glaciale m’a broyé le coeur.  J’ai répondu franchement : « Ça n’est pas possible d’oublier mon mari. » J’ai payé mes cent euros et je suis sortie. Jamais plus un psy. Pour qui se prend-il, avec ses fiches ? Il a déjà dû me classer dans l’une de ses catégories à tiroirs. Je ne suis pas un cas d’école.

J’ai choisi d’appeler Nathalie, ma meilleure copine. Je lui ai tout avoué. Presque tout. Ça a été difficile, douloureux. Finalement salutaire. Un soulagement sans nom de pouvoir en parler à quelqu’un qui ne vous déshabille pas d’un glacial regard clinique. Elle a fini par accepter de venir prendre le thé. Elle m’a dit « qu’avec le temps cela se ferait tout seul, naturellement. » Elle pense même que je finirai « par refaire ma vie ». Elle m’a sorti toutes les banalités imaginables des revues féminines. « La nature n’aime pas le vide. », « Tu es encore jeune. », « Les hommes, ça court les rues. », « La solitude a aussi du bon. » etc….

À la fin, excédée, je lui ai sorti : « Nathalie, mon mari est parti avec un homme. » C’était la vérité. Je n’avais pas encore osé la lui avouer. Être plaquée à quarante-cinq ans, commun. Pour un mec, la honte.

Elle a enfin compris que je n’étais pas qu’une banale femme abandonnée. J’étais une femelle niée dans sa nature même. Un cas plus rare. J’ai vu une brève lueur d’intérêt briller dans sa pupille blasée de viveuse trois fois divorcée. Elle a redoublé de lieux communs, plus gênée cependant. Comme prise soudain d’un malaise freudien. Elle a hésité une minute, contrôlant sa stupeur. « Ton mari a sans doute trouvé enfin sa véritable nature profonde. Il est peut-être heureux, maintenant, après toutes ces années de souffrance.  Nombreux sont les hommes bisexuels qui s’ignorent et vivent ainsi dans le mensonge toute leur vie.  Le poids sociétal est si fort.  Ces homos inconscients font souffrir leur famille autant qu’ils souffrent eux-mêmes. » 

Elle m’a débité tout cela froidement, avec un petit sourire ironique d’experte en ruptures. Le culot. Je me suis demandé s’il n’en était pas, lui aussi, finalement, de la jaquette, son ex-mari ? J’ai soudain eu envie de la tuer, comme les deux autres. Elle avait l’air si contente de me voir enfin souffrir. C’était mon tour. Elle avait toujours été jalouse de l’harmonie de mon couple, elle qui ne gardait jamais un homme très longtemps. Une spécialiste du fiasco amoureux. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais songé à elle, que je l’avais choisie dans mon répertoire-contact, au milieu de la longue liste des numéros de téléphone de mes bonnes copines. Les autres auraient été plus cruelles.



                         XII


Dehors, il neige. L’hiver est revenu. Pas mon mari. Je sais qu’il est vraiment bien, au chaud, contre le corps doux de son amant poilu. Il doit jouir du grand sexe de ce jeune homme. J’imagine le sexe de mon mari collé à celui, magnifique, de l’amant inconnu. Je suis une femme en hiver, qui espère le printemps. Paris est glacial. Je ne dois surtout pas glisser, sur les trottoirs lisses. Personne ne viendrait à mon secours, je le sais. Le gel rend les gens égoïstes. Ils marchent vite, emmitouflés. Ils s’engouffrent dans les bouches de métro, leurs écharpes serrées sur leurs faces blêmes de froid. Si je dérape, je finirai aux urgences, avec les SDF, en hypothermie. La nuit se refermera sur mon corps chétif de déjà vieille. Je n’ai pas eu le courage de mon ex. Je n’ai jamais pu draguer une semblable, une femme. Je suis désespérément hétérosexuelle. La femelle peut me charmer sans me séduire. Ça n’est pas du dégoût. Juste pas envie, pas le goût. Comme de certaines glaces, trop sucrées. Je crains de ne pas digérer. C’est triste. Je n’ai pas accès à cette liberté-là. Je finirai seule, au milieu de mes meubles de style, dans l’aigreur et la nostalgie d’un temps perdu. 

J’ai hérité du décor d’époque de ma jeunesse avec mon mari. Je vieillis au milieu de ces souvenirs dérisoires. Je regarde de vieux albums de photos gondolées. J’écoute de vieux disques rayés. Je relis des romans jaunis. Les jeter, ce serait me jeter avec. Les choses nous accompagnent, nous soutiennent, dans les moments difficiles. Ces bibelots fragiles me prouvent que j’ai existé, que j’ai vécu, un peu, il y a si longtemps. Maintenant, je ne suis plus qu’un débris parmi les débris. J’erre, ridée, amaigrie, sale, dans mon salon bourgeois. Je me sens si inutile, dans ma bergère Louis XV héritée de belle-maman. J’aurai bientôt cinquante ans. Quand j’étais jeune, je déclarais à mes amies, en riant : “Je ne veux pas vieillir. Je mourrai avant quarante ans.” Comme on est bête quand on a dix-huit ans. Plus on vieillit plus on s’accroche. On attend la fin du film, qui finira bien par arriver, un soir ou un matin, tôt ou tard. Je ne voudrais pas que cela dure trop longtemps. Je m’ennuie. Je pense à mon mari disparu, aux années lointaines.

 Aurélie passe me voir, de temps en temps, mais son boulot la passionne, son mari aussi. Elle n’a pas encore d’enfant. Sa carrière passe avant tout. Elle a bien raison. L’argent garantit la liberté d’être soi, jusqu’au bout. Prisonnière de l’ironie perverse du temps, je joue avec lui, un jeu de cache-cache dangereux. Si simplement ça pouvait ne pas trop s’éterniser. Je ne veux pas ressembler à toutes ces vieillardes que je croise dans les autobus, qui ne savent plus très bien si elles sont encore de ce monde ou déjà de l’autre… Les années qui me restent me semblent inhumaines, comme une longue peine. Je regarde, de mois en mois, mon visage lunaire se flétrir. Ma peau craquelée laissera bientôt entrevoir mon âme solitaire. Je ne pourrai plus faire semblant, là, dehors. Dedans je suis déjà morte.

J’erre. À la dérive. Je suis la femme d’un seul homme, née pour être fidèle. Ça n’est pas ma faute. 

Je jouerai le jeu, jusqu’au bout. Je me promènerai, avec ma carte bleue. Je ferai les soldes en janvier, et en juillet. Je porterai de coûteux vêtements de marques, inventions géniales de nos plus doués couturiers. Je m’approvisionnerai chez les meilleurs traiteurs. J’aurai ma place à l’orchestre, à l’opéra, au théâtre, pour les soirées de première. Je ne veux rien râter, sauf ma vie. Mon mari a réussi la sienne, ailleurs, autrement. Moi je ne sais pas inventer, juste me figer, dans des rituels très parisiens, me mêler au frémissement snob des soirées, confondre la lumière des grands lustres d’apparat avec le soleil. Attendre, moulée dans une robe du soir en soie noire, veuve élégante et racée, mystérieuse et repoussante de tristesse. Je n’ai aucune imagination, c’est ce qui m’a perdue.

Je rentre chez moi, chez nous, les bras encombrés de créations neuves, inutiles. Je les mettrai une fois, peut-être, pour aller au Luxembourg prendre l’air. Puis je rentrerai. Je repasserai ma robe de chambre. Et j’oublierai dans un coin de la penderie cette jolie tenue jaune qu’il aurait tant aimée. Je ne vais plus à Deauville. J’ai peur du train, de la plage, de la lumière grise des grands restaurants, surtout de ces familles joviales, de ces couples amoureux qui se réchauffent. Leur bonheur bruyant m’est insupportable. Je ne veux plus être de leur fête. J’ai essayé de revenir au Grand Hôtel. Je suis descendue sur la plage où mon mari m’avait demandée en mariage. Je pensais que la mélancolie normande conviendrait à ma solitude de femme abandonnée. J’ai arpenté le sable un dimanche entier. Je voulais m’y perdre, me noyer dans la tristesse de la Manche. Je n’ai pas supporté. Trop dur. Je suis rentrée, par le premier train, plus déprimée encore. Désormais, je ne sors plus de Paris. J’ai décidé de finir Rive gauche, folle, malade, riche, de les emmerder tous. Il ne me reste que mes rentes.

Je passe mes étés dans un Paris désert, à chuchoter des insanités dans les ruelles caniculaires, glissant des regards malicieux sur les nombreux couples de garçons croisés. Je suis surtout bien chez moi, loin de leur ronde hystérique. Je ne peux réprimer un léger sourire, quand le journal télévisé annonce « un spectaculaire accident de la circulation sur l’autoroute du Sud ».  Je les imagine, traînant valises et enfants, abandonnant leurs chiens, leurs mémés, leurs villes sinistres où ils ont trimé toute une année pour le patronat. Je ricane, devant ma vieille télé, en mangeant des chips. Je monte le son, quand ils signalent : « attention, certaines images peuvent choquer la sensibilité de certains spectateurs ! » Je regarde la mort des autres, celle des gens normaux, avec une petite jouissance perverse, vautrée sur mon canapé. Je ricane quand les survivants d’un crash aérien témoignent en pleurant. Je zappe sur un policier où un légiste découpe une belle créature au scalpel. Je suis délicieusement malheureuse, libre d’être affreuse, vieille et méchante, comme bon il me semble. J’ai mérité cette horrible liberté. Je l’ai gagnée.
           

                         XIII


Un an aujourd’hui que mon mari n’est pas rentré. Jour pour jour. Un jeudi soir, au tout début du printemps. Je ne cherche plus à savoir s’il va tous les jours à son bureau. Je le laisse choisir sa vie, vivre son amour homo. Je suis pour le mariage pour tous. On ne peut pas lutter contre son temps. J’ai compris que je serais vite abandonnée sur le bord de la route, si je ne suis pas le mouvement. Je ne suis pas une réac. Les rentes tombent. Mon mari a hérité d’un patrimoine immobilier. Je vis des loyers envoyés par les agences, automatiquement. Je suis trop vieille, trop fatiguée, pour avoir l’énergie de retravailler, d’affronter à nouveau le petit monde mesquin des équipes, la perversité des managers. Mon mari a tout calculé. Il sait combien je suis une grande paresseuse. Il m’abandonne avec un compte en banque. Sa manière bourgeoise, élégante, de se faire pardonner. “En amour, une seule tactique, la fuite”, disait Napoléon. 

Un an, c’est long. Une année toute seule, ça fait mal. Aurélie a décroché son bac, brillamment. J’ai toujours su que cette petite était douée. Elle est en première année de droit. Elle suit la voie paternelle. Elle sera, je pense, une grande avocate, digne de son père indigne. Ils se ressemblent tant. Froids au-dehors, incandescents au-dedans. Quand elle défendra un dossier, on sera à la Comédie française. 

Lui, son géniteur, plaidera parfaitement sa cause, quand il sonnera, enfin, un soir d’hiver. Je ne trouverai rien à répliquer. Il aura bien préparé ses arguments. Moi, Claire, sa femme, épuisée de solitude et de souffrance, je me laisserai berner, une fois de plus, par son beau discours, sa plaidoirie bien construite de mari volage, d’amant inconstant, d’hétéro repentant. Il sait tout cela, qu’il pourra m’avoir, me récupérer, quand il le voudra. Il connaît ma peur, par cœur. C’est cela le plus terrible. Savoir, chaque minute de mes nuits d’insomnie, que je reste, quoi qu’il me fasse, à sa disposition. Il sait que je suis prête à tout, que je suis à lui, faible femme. Il doit en rire, avec son petit mec. Les salauds. Je n’ose même pas les imaginer, enlacés, dans un lit de hasard. Ça ferait trop mal, de voir jouir mon mari d’un autre corps que le mien, d’imaginer son beau sexe empalé dans les fesses pommées de ce jeune homme.

Mon imagination me torture déjà assez. Je deviens une mauvaise fille, obsédée par le sexe des autres. Hier, je me suis acheté un sextoy rose fluo, à trois vitesses. Dans une boutique coquine tenue par une belle Japonaise. J’ai choisi le modèle qui se rapprochait le plus de la taille et de la forme du sexe de mon mari. La Japonaise m’a offert un tube de gel parfumé « aux cinq essences ». Aujourd’hui je vais me masturber. Je ne tiens plus. Un an que mon sexe desséché n’a pas connu la queue du mâle. Je ne veux pas finir en cougar frustrée. Il est temps pour moi de retrouver les sensations d’un orgasme, même électrique. Le souvenir de la nuit torride avec Rémi est déjà loin. Cela me rajeunira, me ramenant au temps lointain de l’adolescence. Vingt-cinq ans que je ne me suis pas caressée toute seule. Je retrouverai facilement le chemin du Plaisir. 

J’ai épousé un fils à papa adulé par maman. Un garçon de bonne famille qui n’a jamais manqué de rien. Un héritier, né dans le septième, dans un grand appartement familial en pierre de taille, meublé avec un goût très sûr par plusieurs générations d’hommes d’affaires. Les ancêtres de mon mari ont fait de l’argent. Rien d’autre. C’est triste comme un coffre-fort. Je n’ai jamais pu leur arracher le code de leurs coeurs de capitalists indifférents à la souffrance humaine. Je suis née à Montrouge, d’un père fonctionnaire et d’une mère travaileuse sociale. J’ai grandi Porte d’Orléans, dans un grand immeuble collectif des années 30, au temps du Front Populaire. 

Je reviens, de temps en temps, poser quelques fleurs sur le caveau triste de ce cimetière d’où l’on entend la rumeur pressée du périphértique urbain. Papa et maman sont là. Deux noms, deux prénoms, quatre dates. C’est tout. Il n’y a rien à ajouter. J’ai pleuré, au début. Maintenant je reste de marbre, immobile, au milieu des tombes. Quoi de plus banal que la mort ?

Parfois je me demande comment j’ai fait pour me retrouver séduite par ce fils de bourges ?  Etrange destin d’une fille du people. Ambitieuse, non. Carriériste, même pas. Adolescente, les riches me fascinaient. C’est aussi simple que ça. J’ai remarqué mon mari, à la fac, parce qu’il était particulièrement bien habillé. J’ai épousé un standing, pour emmerder mes vieux parents aigris, qui avaient toujours voté à gauche. Je ne suis pas du monde de mon mari. Je suis une pièce rapportée, une intruse. “Une fille bizzare”, comme a dit ma future belle-mère, lors de notre première rencontre, quand leur fils leur a présenté sa conquête merveilleuse, belle et simple. Une brû sans caractère, fade comme le mariage, prête à dépenser leur argent, à épouser leurs vieilles habitudes. Je crois les avoir haïs dès le début. Je me suis glissée dans leurs grimaces, telle une espionne, pour mieux les miner, de l’intérieur. Puis je me suis prise au jeu, prisonnière de ce confort, de ce luxe. J’ai toujours espéré, secrètement, au fond de moi, arracher mon mari à ce carcan des origines. Je ne pensais pas y parvenir si bien. C’est grâce à moi qu’il est devenu ce qu’il est maintenant. Un gay bobo du Marais, transfuge des vieux quartiers coincés. Je suis sa libératrice.

Je n’irai pas prier à Sainte-Clothilde, comme belle-maman. Je n’irai pas aux meetings de Frigide Barjot. Je suis une femme libre, sans passé, sans avenir. Un électron libre. Je me fous de toutes leurs valeurs bancaires et morales. Je veux juste le sexe de mon mari, qui glisse dans le mien. J’admire le courage de mon homme, d’avoir eu les couilles de partir avec son amant. Il a osé la plus belle des audaces, la plus dangereuse des libertés. Il leur a fait un bras d’honneur gigantesque, celui dont il rêvait depuis sa puberté de petit catholique intégriste. C’est beau. Nous pourrions au moins rester amis ? Son amant est sans doute sympa. Les couples à trois, ça existe… J’accepterais même de partager mon mari, après tout. 

                          XIV

Je veux qu’il revienne ! Je ruse depuis trop longtemps avec le temps impitoyable ! Les somnifères ne suffisent plus à me sauver de mes longues nuits hantées. Je suis plus vivante dans mes cauchemars que dans mes jours effondrés. Plus sûre de l’ombre caverneuse de ma chambre que de la lumière des jours sans fin. Depuis quand n’ai-je pas aéré cette pièce, mon antre ?

J’ai fini d’arpenter les rues hivernales, de mon pas d’automate, poursuivie par ma solitude cruelle de femme délaissée. Je ne peux plus croiser les visages sereins ou résignés des autres. L’humanité m’est devenue insupportable. Leur bonheur idiot me broie le cœur. J’ai envie d’insulter, de battre, d’agresser, de détruire, chaque couple amoureux que je croise. Le printemps me terrifie. Je le fuis comme la peste, réfugiée au fond de ma chambre close de recluse. Tous ces gens hilares qui se déversent sur les boulevards reverdis, dans les jardins saturés de fleurs et de parfums. Cette vulgarité des corps en attente de sexe, en extase de jouissance. Les jambes flageolantes des filles qui viennent juste d’être prises, des garçons aux couilles vidées. Tous ces regards canailles. Cette universelle érection animale de la nature en rut ! Ça me dégoûte. Ça colle partout. Les vêtements gorgés de sueur et de sperme moulent des anatomies indécentes. Ces êtres excités envahissent les trottoirs, les terrasses, les cafés, les restaurants, les cinémas, les théâtres, les musées. Il ne reste aucun refuge, pour leur échapper, pour cacher mon âme meurtrie d’amoureuse. Je suis séquestrée chez moi tout l’été. J’attends l’automne et les premiers frimas, comme un havre de paix.

J’aime quelques jours, début août, quand Paris se vide enfin, quand ils partent tous vers les plages et les montagnes, où leurs jeunes peaux cuiront au soleil. Je les maudis ! Qu’ils meurent tous broyés sur les autoroutes du Sud ! Ils me laissent mon Paris, désert. Je peux m’aventurer enfin à sortir, à arpenter les grandes avenues vides, à me promener dans les jardins piétinés. Il reste quelques fleurs fatiguées, que les sauvages n’ont pas broyées. Je ne croise plus que des touristes, qui ne me gênent pas ; ils ne me voient pas, arpentant en tenue de combat - appareil photo et plan - le bitume du circuit obligé de la beauté parisienne. Louvre-Tour Eiffel-Versailles-dîner bâteau-mouche. Et on reprend l’avion. Ils ne connaîtront rien, de ma ville, celle des grands solitaires, des vrais amoureux. Ils doivent programmer tout dans leur vie, même leurs heures de baise. Ils achètent des tee-shirts Mona Lisa et des arcs de triomphe clignotants en plastique. Je les croise avec dédain.

 Je finis mes promenades sur mes terrasses italiennes, affaissée dans une chaise longue de fer vert, dissimulée par les balustres d’époque, près du Palais Médicis, réfugiée sous les statues des reines trompées et trahies par leurs époux souverains. Leur mélancolie de pierre me rassérène. Leurs larmes de pluie me lave de tous mes doutes. Suis-je devenue, moi aussi, une femme de pierre, minéralisée par la perte de mon homme, changée en statue de sel pour m’être retournée vers le désert des amours mortes ? Je rentre avec le soir, chassée par le crépuscule embrasé et les gardiens. Je m’attarde un peu, sur les boulevards déserts, où filent quelques taxis. Je ferme les yeux en passant devant les grandes terrasses des places, pour ne pas croiser tous ces regards alcoolisés, qui vous scrutent, vous dévisagent, vous déshabillent. Je cours jusqu’à ma porte, dans la panique. Je me fais tout un cinéma, pour ne pas être tout à fait seule. Je tarde à retrouver ma chambre caniculaire, mon lit défait, où nulle étreinte n’est désormais possible. J’y attendrai longtemps le sommeil qui se refuse comme un amant dans la touffeur de la nuit.

Je m’endors enfin, dans la fraîcheur artificielle du ventilateur. Au loin, les échos des orgies cannibales de la vaste cité. Seule la faim me réveillera demain.


                         XV


Le monde est laid. Je survis, dans l’horreur du réel. Chaque lever est un calvaire. Chaque coucher un soulagement. Paris est une cité vide, prétentieuse, hystérique. Les fumeurs branchés des happy hours encombrent les trottoirs. Les touristes idiots de  la mondialisation pour tous arpentent les musées. Les travailleurs épuisés d’avoir vendu huit heures durant leurs parts de cerveaux disponibles se pressent dans le métro. Les vitrines des commerces nous dictent un bonheur factice. Je hais cette ville où j’ai été heureuse, avec mon mari. Croiser un couple m’est devenu insupportable. Jamais plus je n’irai dans les rues, les restaurants, les jardins, les théâtres et les cinémas, où j’allais jeune avec mon mari. Nous étions si bien, partout, avec les autres gens, heureux. 

Maintenant j’erre dans le Quartier latin, grande brûlée en quête d’un baume miraculeux pour ma peau qui part en lambeaux. Les lieux de notre amour brûlent toujours, d’une intensité aveuglante. Je porte hiver comme été de grosses lunettes noires. J’avance à tâtons dans un univers opaque, que je ne reconnais plus. Une bombe à déflagration au phosphore a dévasté le beau décor de ma vie. Entre deux errances, je me recroqueville, au fond de mon alvéole en désordre, brûlée au millième degré. Il me faut des jours de préparation pour parvenir à franchir la porte tant redoutée de notre grand appartement. Il est mon refuge. Il me parle cruellement du bonheur enfui. Je le déteste désormais, mais ne peux le quitter. Ailleurs, je mourrais. Je suis prisonnière de mon passé, de mon amour perdu. Je suis si malheureuse, en deuil perpétuel de ce lien si fragile et si essentiel qui m’attachait tant à mon mari.

Mon unique espoir, sur cette terre ingrate reste son retour. Le jour miraculeux, où j’entendrai enfin le doux bruit rassérénant de la clé qui tourne dans la serrure. Alors, je me lèverai, tel un spectre ressuscité. Je surgirai de ma couche, de la chambre. Je courrai tout le long du couloir. Je volerai, dépliant mes ailes blessées. Et je m’abattrai dans ses beaux bras généreux. Le bonheur reviendra. Je le sais. 

J’y ai droit, moi-aussi, comme les autres. Moi, Claire, je suis née pour dévorer la vie, à pleines dents. Je suis une carnassière. Pas une végétarienne. Je ne resterai pas longtemps dans le clan des plaquées. Je n’errerai pas triste sur les grands boulevards déserts. La solitude ne m’attendra pas devant ma porte à minuit, après un mauvais film dans une salle hilare. Je ne pleurerai pas dans la pénombre de l’Opéra durant tout le lamento d’Ariane. Je ne quitterai pas la librairie du coin, un sac plein de romans d’amour et de poésie mélancolique. Je vivrai, comme j’ai toujours vécu, avec mon mari, à fond. Je suis une femme flamboyante, comblée. Je suis née du bon côté, celui des heureuses, des riches, des oisives égoïstes. Née pour être aimée. Pas pour pleurer entre deux somnifères. Mon mari reviendra. Il se lassera de son amant trop jeune pour lui. Je lui pardonnerai tout. Nos corps émus célébreront leurs noces nouvelles, dans le grand lit de la chambre du fond du couloir. Tout recommencera, comme avant.


Je suis le genre de fille à ne pas rester seule. La solitude est pire que toute aliénation amoureuse. Seule la passion jutifie nos vies fragiles. Mon mari est parti ? Pas grave ! Marre des mecs et de leur égoïsme. Je vais enfin vivre ma vraie vie. Avec une véritable amie, une copine, pas une salope comme Nathalie. Elles sont si belles ces nanas parisiennes, avec leurs jeans qui leur moulent les fesses, leurs décoletés ouverts sur leurs seins palpitants. Je me rends compte à quel point j’ai toujours regardé les femmes. Je les ai contemplées. Discrètement. Je prononcerai bientôt, à nouveau, les farouches et merveilleux mots d’amour. Au féminin. Je serai bientôt prête, pour le grand saut, comme mon mari. Ainsi je le rejoindrai, autrement. L’Amour prend souvent des Chemins détournés.


                         XVI


Depuis quelque temps, je me retourne, non pas sur les hommes, mais sur mes semblables en solitude : les belles femmes seules croisées sur les boulevards. Je suis devenue homophile. Je contemple leurs formes ondulant sous leurs jupes. Les corps mâles me rebutent désormais. Je me méfie de leur violence animale de prédateur. Tout homme est un abuseur en puissance. Les femmes c’est le repos du coeur, et du corps. J’imagine maintenant leurs sexes palpitants dans leurs petites culottes, dans leurs buissons de poils. Je m’autorise enfin le doux désir de mes semblables. Je crois que je me l’interdisais, depuis toujours, depuis mes premiers émois refoulés d’adolescente, trop bien éduquée pour oser. Au lycée déjà je me torturais pour dissimuler mon attirance pour certaines filles. Je devine leurs poitrines sous leurs corsages printaniers. Je réponds à leurs sourires complices. Je deviens, enfin, moi-même : une femme qui aime les femmes, qui jouit de les suivre d’un regard lubrique dans cette infinie foire à fantasmes qu’est Paris. C’est ma petite vengeance, dérisoire. M’accorder la Beauté, comme mon mari volage, sans souci, sans complexe. Caresser des yeux les courbes si douces de splendides créatures féminines arpentant la capitale, fières de leur liberté magnifiques de vivantes. La douceur des femmes me sauvera, me guérira, de mon mari. Aimer un autre homme, est impossible.

Je commence à comprendre la nature du bonheur étrange qui se lit sur les visages extatiques des homosexuels des deux sexes. En aimant son double, plus jeune, plus beau encore que soi, on célèbre le culte de l’Individu-Roi. Chercher son contraire, c’est déjà se sacrifier, au groupe, à l’espèce, à la société. Aimer son semblable, c’est affirmer que rien ni personne ne pourra nous détourner de notre passion immodérée pour nous-mêmes. Vivre une vie entière, pour soi, pas pour les autres .La culture gay a libéré l’humanité de ses névroses. Le règne du Sperme jaillissant en fontaines joyeuses a gagné sur la sueur et les larmes de nos aïeux sacrifiés. Les folles parfumées ont couvert de leurs parfums capiteux les vieilles fragrances aigres. Les couturiers audacieux ont décoiffé les bourgeoises, dégrafé les robes et mélangé les genres. Avant ça puait les odeurs naturelles, désormais ça sent bon la liberté des corps. Toutes ces tantes bodybuildées ont été érigées par tous ces publicitaires gays en modèles pour notre belle jeunesse assoiffée de sexe. Il faut être « gay-friendly », ou mourir. J’ai compris. Si je m’obstine, jusqu’au bout, à attendre mon mari qui m’a oubliée depuis longtemps, à espérer que l’ordre ancien revienne, je serai engloutie, avec tous les grincheux.

Je ne veux pas disparaître, noyée sous le tsunami rose. J’ai jeté mes vieilles robes, qui m’auraient vite fait repérer. Je suis retournée dans le Marais, m’acheter des fringues branchées. J’ai de la chance : j’ai gardé ma taille de jeune fille. Dans les miroirs, je ressemble maintenant à ma fille. Jeans taille basse et bustiers ajourés. Je vais finir par draguer une petite jeune. La rebelle se réveille, enfin. La digne fille de la Porte d’Orléans, du cimetière de Montrouge. Ma vraie vie va commencer. Je vieillirai libre et indigne. Comme mon mari. Je marche sur ses traces. Je me libère, à mon tour, de toutes ces vieilles névroses de la bourgeoisie d’antan. Il est temps de vivre avec son siècle, le vingt-et-unième. Tournons la page, ensemble !

Aujourd’hui, ma fille, Aurélie, a invité une amie de fac. Une belle jeune femme d’origine polonaise. Je crois n’avoir jamais vu une telle beauté. Une vraie blonde. Un objet d’art. Rare. J’ai été troublée par cette peau si fine, si laiteuse. Quand j’ai effleuré sa main, j’ai senti monter une bouffée érotique. Aurélie a remarqué mon trouble. Je crois qu’elle s’en est amusée. Elle doit se résigner à avoir des parents gays. Je les ai laissées au salon. Je suis sortie, prétextant une course urgente. J’ai refermé la porte sur la cascade de cheveux blond vénitien de la Loreleï. Il est temps que je me trouve une nana. Ma libido se réveille d’une longue léthargie.


                        XVII

Hier, la mère de mon mari a appelé. Elle voulait prendre des nouvelles. J’ai tout de suite compris qu’elle n’en avait plus, depuis longtemps, elle aussi. Elle était mal. Ça m’a fait plaisir, toute cette angoisse, dans sa vieille voix éraillée. Il y avait aussi comme l’écho d’une terreur nouvelle que je ne lui connaissais pas. Elle a dû comprendre, à son tour, qu’il s’était passé quelque chose, de grave, que la vague rose allait l’engloutir, avec son vieil époux impuissant. Ils surnagent à peine, en ce début de siècle, survivants fragiles d’une époque révolue. Je l’ai cuisinée un peu, à plaisir. Elle a fini par craquer, facilement. J’avais oublié à quel point j’ai toujours haï le milieu d’origine de mon mari. Cette Vieille France autosatisfaite campée dans ses certitudes millénaires.

Elle m’a avoué qu’ils avaient bien revu mon mari, leur fils, il y a six mois environ. Il était venu dîner un soir, avec son amant. Elle a prononcé le mot « amant » avec une intonation dégoûtée. La soirée s’est mal terminée. C’était à prévoir. Mon beau-père est vite devenu désagréable, lâchant des plaisanteries lourdes dont il a le secret, du genre : « Je sers la dame d’abord ? » La vieille galanterie française. Mon mari s’est énervé. Je sais qu’il en est tout à fait capable. C’est un passionné froid, la braise sous le marbre. Maintenant qu’il a fait son coming out, il ne doit plus rien laisser passer. Je le connais. Je l’ai pratiqué longtemps. Le nouveau couple homo a quitté la table bourgeoisement servie en plein milieu du repas, entre le rôti et la salade. Ma belle-mère a eu beau supplier son cher fils, pleurer, menacer, ils n’ont rien voulu entendre. Briser le cœur de sa mère ou être déshérité, il s’en foutait. Papa avait manqué de respect à son chéri. Cela seul comptait. 

Je lui ai dit que je n’avais pas de nouvelles non plus, depuis le début, que je n’avais pas osé aller au bureau, le surprendre, que c’était sa vie, après tout. J’ai rajouté, avec sadisme : « De toute façon, je m’en fous.”  C’était vrai. C’était faux. Elle a raccroché, en larmes. Vaincue. J’ai savouré toute la soirée mon triomphe sur les forces de la réaction.

J’avoue avoir ressenti un plaisir évident à l’entendre souffrir. Si son fils, mon ex-mari, est homo, elle y est sûrement pour quelque chose. Je le sais. Je suis bien placée pour le savoir. Elle aimait son « Grand », son aîné, d’un amour dévorant. Les femmes frustrées du passé devenaient des mères-vampires, qui se nourrissaient du sang de leur progéniture. Elles assouvissaient toutes leurs frustrations sur leurs bébés innocents. Ce sont elles qui véhiculent toute la monstruosité de la réaction, relayée par l’Église et sa Marie Mère du Christ, « toute pure ». Ces femmes régnaient, omnipotentes, folles, sur leurs enfants terrorisés, sur leurs maris hypnotisés. Tous étaient en leur pouvoir. Tous travaillaient pour elle, pour construire, protéger le Nid sacré où reproduire cette espèce honnie. Fécondées de nouvelles victimes sacrificielles, elles envoyaient leurs mâles reproducteurs se faire tuer à la guerre, pour défendre le territoire des assauts diaboliques d’un ennemi imaginaire. Des siècles que ça dure. Il est temps d’arrêter, de se libérer du Règne immémorial des Mères. J’ai épousé un pédé à sa maman, sans même m’en rendre compte. Je ne me suis pas méfiée, de cette famille bourgeoise « bien sous tous rapports ».

Mon ex-belle-mère ne souffrira jamais autant que moi. Rivales dans l’amour du fils adoré, nous le sommes autant dans la souffrance de sa trahison définitive. Moi, Claire, je ne me laisserai pas détruire. Je me vengerai des mères du passé. Je veux donner à Aurélie l’image d’une femme libre. 

Ma fille est partie vivre en studio avec son copain de fac. Je lui souhaite toute la joie du monde. Comme à mon ex-mari. Je veux du bonheur, autour de moi. Il comblera ce vide terrible qu’a laissé mon mari en partant. Les savoir heureux me donne envie de vivre, de revivre, à mon tour. Il faut savoir recommencer. C’est le Grand Secret de la Vie. Les homos détournent nos hommes, si malheureux dans l‘ordre ancien. Eux aussi ont le droit d’avoir des maris, maintenant. À moi d’improviser. Le Monde libre est encore à construire ! Moi, mon mari et notre fille faisons enfin notre Mai 68, avec cinquante ans de retard !



                       XVIII


Dehors, il neige. L’hiver est revenu. Pas mon mari. Je sais qu’il est vraiment bien, au chaud, contre le corps doux de son amant poilu. Il doit jouir du grand sexe de ce jeune homme. J’imagine le sexe de mon mari collé à celui, magnifique, de l’amant inconnu. Je suis une femme en hiver, qui espère le printemps. Paris est glacial. Je ne dois surtout pas glisser, sur les trottoirs lisses. Personne ne viendrait à mon secours, je le sais. Le gel rend les gens égoïstes. Ils marchent vite, emmitouflés. Ils s’engouffrent dans les bouches de métro, leurs écharpes serrées sur leurs faces blêmes de froid. Si je dérape, je finirai aux urgences, avec les SDF, en hypothermie. La nuit se refermera sur mon corps chétif de déjà vieille. Je n’ai pas eu le courage de mon ex. Je n’ai jamais pu draguer une semblable, une femme. Je suis désespérément hétérosexuelle. La femelle peut me charmer sans me séduire. Ça n’est pas du dégoût. Juste pas envie, pas le goût. Comme de certaines glaces, trop sucrées. Je crains de ne pas digérer. C’est triste. Je n’ai pas accès à cette liberté-là. Je finirai seule, au milieu de mes meubles de style, dans l’aigreur et la nostalgie d’un temps perdu. 

J’ai hérité du décor d’époque de ma jeunesse avec mon mari. Je vieillis au milieu de ces souvenirs dérisoires. Je regarde de vieux albums de photos gondolées. J’écoute de vieux disques rayés. Je relis des romans jaunis. Les jeter, ce serait me jeter avec. Les choses nous accompagnent, nous soutiennent, dans les moments difficiles. Ces bibelots fragiles me prouvent que j’ai existé, que j’ai vécu, un peu, il y a si longtemps. Maintenant, je ne suis plus qu’un débris parmi les débris. J’erre, ridée, amaigrie, sale, dans mon salon bourgeois. Je me sens si inutile, dans ma bergère Louis XV héritée de belle-maman. J’aurai bientôt cinquante ans. Quand j’étais jeune, je déclarais à mes amies, en riant : “Je ne veux pas vieillir. Je mourrai avant quarante ans.” Comme on est bête quand on a dix-huit ans. Plus on vieillit plus on s’accroche. On attend la fin du film, qui finira bien par arriver, un soir ou un matin, tôt ou tard. Je ne voudrais pas que cela dure trop longtemps. Je m’ennuie. Je pense à mon mari disparu, aux années lointaines.

 Aurélie passe me voir, de temps en temps, mais son boulot la passionne, son mari aussi. Elle n’a pas encore d’enfant. Sa carrière passe avant tout. Elle a bien raison. L’argent garantit la liberté d’être soi, jusqu’au bout. Prisonnière de l’ironie perverse du temps, je joue avec lui, un jeu de cache-cache dangereux. Si simplement ça pouvait ne pas trop s’éterniser. Je ne veux pas ressembler à toutes ces vieillardes que je croise dans les autobus, qui ne savent plus très bien si elles sont encore de ce monde ou déjà de l’autre… Les années qui me restent me semblent inhumaines, comme une longue peine. Je regarde, de mois en mois, mon visage lunaire se flétrir. Ma peau craquelée laissera bientôt entrevoir mon âme solitaire. Je ne pourrai plus faire semblant, là, dehors. Dedans je suis déjà morte.

J’erre. À la dérive. Je suis la femme d’un seul homme, née pour être fidèle. Ça n’est pas ma faute. 

Je jouerai le jeu, jusqu’au bout. Je me promènerai, avec ma carte bleue. Je ferai les soldes en janvier, et en juillet. Je porterai de coûteux vêtements de marques, inventions géniales de nos plus doués couturiers. Je m’approvisionnerai chez les meilleurs traiteurs. J’aurai ma place à l’orchestre, à l’opéra, au théâtre, pour les soirées de première. Je ne veux rien râter, sauf ma vie. Mon mari a réussi la sienne, ailleurs, autrement. Moi je ne sais pas inventer, juste me figer, dans des rituels très parisiens, me mêler au frémissement snob des soirées, confondre la lumière des grands lustres d’apparat avec le soleil. Attendre, moulée dans une robe du soir en soie noire, veuve élégante et racée, mystérieuse et repoussante de tristesse. Je n’ai aucune imagination, c’est ce qui m’a perdue.

Je rentre chez moi, chez nous, les bras encombrés de créations neuves, inutiles. Je les mettrai une fois, peut-être, pour aller au Luxembourg prendre l’air. Puis je rentrerai. Je repasserai ma robe de chambre. Et j’oublierai dans un coin de la penderie cette jolie tenue jaune qu’il aurait tant aimée. Je ne vais plus à Deauville. J’ai peur du train, de la plage, de la lumière grise des grands restaurants, surtout de ces familles joviales, de ces couples amoureux qui se réchauffent. Leur bonheur bruyant m’est insupportable. Je ne veux plus être de leur fête. J’ai essayé de revenir au Grand Hôtel. Je suis descendue sur la plage où mon mari m’avait demandée en mariage. Je pensais que la mélancolie normande conviendrait à ma solitude de femme abandonnée. J’ai arpenté le sable un dimanche entier. Je voulais m’y perdre, me noyer dans la tristesse de la Manche. Je n’ai pas supporté. Trop dur. Je suis rentrée, par le premier train, plus déprimée encore. Désormais, je ne sors plus de Paris. J’ai décidé de finir Rive gauche, folle, malade, riche, de les emmerder tous. Il ne me reste que mes rentes.

Je passe mes étés dans un Paris désert, à chuchoter des insanités dans les ruelles caniculaires, glissant des regards malicieux sur les nombreux couples de garçons croisés. Je suis surtout bien chez moi, loin de leur ronde hystérique. Je ne peux réprimer un léger sourire, quand le journal télévisé annonce « un spectaculaire accident de la circulation sur l’autoroute du Sud ».  Je les imagine, traînant valises et enfants, abandonnant leurs chiens, leurs mémés, leurs villes sinistres où ils ont trimé toute une année pour le patronat. Je ricane, devant ma vieille télé, en mangeant des chips. Je monte le son, quand ils signalent : « attention, certaines images peuvent choquer la sensibilité de certains spectateurs ! » Je regarde la mort des autres, celle des gens normaux, avec une petite jouissance perverse, vautrée sur mon canapé. Je ricane quand les survivants d’un crash aérien témoignent en pleurant. Je zappe sur un policier où un légiste découpe une belle créature au scalpel. Je suis délicieusement malheureuse, libre d’être affreuse, vieille et méchante, comme bon il me semble. J’ai mérité cette horrible liberté. Je l’ai gagnée.


                         XIX



Ma fille vient de m’annoncer qu’elle part aux États-Unis. Son petit copain et elle ont été engagés par une grosse boîte internationale. Mon Aurélie a bien compris les leçons de la World Economy. Elle est adaptée à son siècle. Elle réussira. C’est une tueuse, comme son papa. Pas une sentimentale comme moi. Ainsi je vais me retrouver toute seule. Elle m’abandonne, elle aussi. Elle prend la fuite, aussi lâche que son père. Nous avons eu une dernière conversation, qui sonnait comme un adieu.

Je reviendrai, maman, « pour les fêtes de fin d’année ».

Je sais ce que c’est, ma chérie, on dit ça… Quand l’Atlantique sera entre toi et moi, tu m’oublieras, à ton tour, comme ton géniteur m’a oubliée, dès qu’il a eu franchi l’océan qui sépare les gays des hétéros. Tel mari, telle fille.

Ne dis pas ça, maman, Tu sais que ça n’est pas vrai. New-York c’est pas loin ! On est au vingt-et-unième siècle !

Je te comprends, ma chérie. Tu ne veux pas passer ta belle jeunesse à assister au lent naufrage pitoyable de ta vieille mère. User tes forces toutes neuves à me porter à bout de bras. Tu veux vivre, malgré moi. Tu as bien raison. Je suis un poids délétère, un cas psychiatrique. J’embête tout le monde. Autant vaudrait que je disparaisse tout de suite, qu’on n’entende plus jamais parler de la pauvre Claire, la femme plaquée.

Je t’aime, maman. Arrête ! Tu te fais du mal !

Tu veux garder en toi l’image de la femme flamboyante que j’ai été, dans mes plus belles années, au temps du Bonheur, dans ton enfance de petite princesse des beaux quartiers. Seul le souvenir de cette mère-là te donnera la force de te battre, dans ce monde américain si âpre, où seuls les forts, les combattants s’en sortent.

Tu seras toujours ma maman chérie !

En prenant cet avion, tu ne choisis pas la facilité. Là-bas c’est le ring permanent, le pugilat professionnel perpétuel. Jamais un moment de repos. Et quand on a enfin sa villa avec piscine, on est vieux et épuisé ; il ne reste qu’à placer ses économies dans un fonds de pension anonyme et à attendre une mort assistée. Quand tu en auras marre, tu reviendras dans notre douce France…

Je ne sais pas, maman, je verrai.

Je ne t’envie pas, ma fille. Tu es conforme à cette époque que je déteste. Plus aucun romantisme. Tu suis ton mec, par amour, oui, mais surtout un futur trader, un mari à fric, comme ton père. Tu as de qui tenir, ma petite : froide, déterminée, même toute petite. Tu était une enfant glaciale, qui souriait difficilement. Dès ton adolescence, tu m’a regardée avec méfiance. Cette drôle de mère qui écoutait Barbara et Tchaïkovsky en boucle au salon. Toi, tu étais passionnée de nouveaux logiciels. Une intelligence rationnelle, sans émotion. Comme ton père !

Laisse-moi partir maman.

Quand il m’a abandonnée, tu m’as juste dit : « Ça ne m’étonne pas. » Une phrase horrible, de fille à mère. C’est toi qui m’a portée l’estocade, toi dont dont j’aurais pu espérer le plus tendre des soutiens.

Laisse-moi vivre, maman !

Elle a claqué la porte. Ce furent ses derniers mots. Ces jeunes sont d’un égoïsme sans nom. Ils ne veulent surtout pas avoir à penser à la laideur, à la vieillesse, à la solitude, à la mort. Ils croient naïvement que tous leurs ordinateurs les protégeront de l’inéluctable décrépitude des corps et des esprits. Ils font confiance en la science pour adoucir tout à fait la fin. Désolé mes mignons, cela viendra aussi pour vous, et ce sera long, et pénible et douloureux. Notre ultime explication, franche, m’a fait du bien. Maintenant elle peut franchir l’Atlantique. Nous nous sommes tout dit. Juste à temps. Le vieil abcès mère-fille a été vidé. Nous pourrons désormais nous aimer, à distance, par texto.

Hier matin, ma fille est venue me faire ses adieux, seule. Son copain finissait de résilier le bail du studio. Elle m’a embrassée, gentiment, sans plus. Je m’étais juré de ne pas pleurer, pas devant elle. Je savais que ces larmes lui auraient fait peur, plus que tout le reste. Je ne veux pas qu’elle les emporte avec elle, là-bas, au Nouveau Monde. J’ai tenu bon. Elle est partie. Elle a pris un avion, à Roissy, l’après-midi même, avec son bel étudiant si doué. Elle s’est envolée vers la lumière de l’Ouest, là où le soleil se couche. 

Dans sa chambre, quelques photos de l’époque révolue du polaroïd. Une petite blonde sage posant à côté d’un sapin de Noël. Une aumône pour ma mémoire meurtrie de maman à la retraite. Je sais que je suis désormais livrée au vide des jours.


                         XX


Ils m’ont tous abandonnée à la nuit de ma chambre close. Je suis bien, finalement, seule, toute seule, loin de leurs masques grimaçants. Je ne demande rien d’autre que ces heures lisses qui glissent tout doucement l’une après l’autre, dans la lumière grise d’hiver. J’aime plus que tout errer chez moi, tous volets clos, hagarde, ironique, échevelée. Du salon à la chambre. De la cuisine à la salle de bains. Caresser la vieille chatte que j’ai gardée par pitié. Elle agonise tout doucement, comme moi. Nous nous détestons. Elle m’en veut, je le sais. Elle me reproche tous les jours d’avoir évacué mon mari, son grand amour. Je lui sers sa ration, pour la maintenir en vie. Elle est un spectre, à peine plus vivante que les meubles et bibelots.

 Contempler les quelques toiles choisies avec mon mari chez les galeristes. Passées de mode. Comme nos meubles sans âge. Trébucher sur les vieux tapis persans élimés. Grignoter un vieux toast sec, pour ne pas perdre conscience. M’immerger dans un bain moussant, y rester jusqu’à frissonner dans l’eau refroidie. Me rallonger bien vite dans mon grand lit glacé, pour écouter quelques lentes sonates au piano. Écouter dans le soir la rumeur de la ville, qui bruit, s’excite, puis se tait quelques heures, enfin. Si seule au milieu de toute cette foule agitée, c’est presque beau. Je m’y habitue si bien que je ne voudrais pas, maintenant, d’une autre vie, d’un autre amour. Le calme du cœur et du corps est la récompense des passions assagies.

Aurélie m’envoie des mails brefs, laconiques.

« Je suis bien arrivée maman. L’appart est super, au vingt-sixième étage, avec vue sur les nuages. » « Fred a déjà été augmenté, au bout de trois mois, tu te rends compte ! » « Pour Noël nous irons visiter la Californie. » « Ici tout va vite, je suis heureuse. »

Un peu de poésie, merci. Ma fille n’a jamais supporté la lenteur. Elle ne tiendra aucune de ses promesses. Je la comprends. Je ne peux pas lui en vouloir. Qu’elle dévore la vie, tandis que la vie me dévore.

Je parviens encore à sortir, une ou deux fois par semaine. Quelques courses rapides, de survie. Quelques barquettes surgelées vite avalées. Des produits de première nécessité, entassés dans un panier à la supérette du coin de la rue, vite payés, vite rangés, vite consommés. Je ne m’attarde plus à ces gestes quotidiens, qui jadis faisaient partie intégrante du circuit de mon bonheur conjugal et familial. Je les laisse aux vivants, aux heureux, aux ménagères béates à gros caddies. Ces promenades hebdomadaires me pèsent, de plus en plus. Je crois que je vais bientôt me faire livrer. L’anonymat des livreurs pressés me libérera de ces ultimes épreuves.

Je n’ai pas eu le courage de quitter ce quartier, celui où j’ai vécu, avec mon mari, et ma fille. Je crois que j’aurais dû, tant qu’il en était encore temps. Maintenant, je n’aurais plus la force. Je suis livrée au cortège funèbre des souvenirs. Chaque pas se transforme en une station d’un chemin de croix sinistre, un pèlerinage macabre sur les lieux du bonheur enfui. Je me traîne dans cette circularité douloureuse, infernale, captive de mon passé. Je parviens à la porte de l’appartement, épuisée, exsangue. Je m’abats sur ma couche, et je dors, longtemps. Cette nouvelle tentative de fuite a échoué, lamentablement, comme toutes les autres.

Il me faut des heures, des jours, des nuits, pour récupérer de mon épuisant effort de survie urbaine. Non, c’est décidé. Je ne sortirai plus. Je me ferai livrer par Internet. Un clic m’économisera de longues angoisses. Je n’aurai plus à trouver la force, de m’habiller, de franchir la porte de l‘appartement, le vieil ascenseur qui grince, le hall obscur de l’immeuble, téméraire, épiant chaque bruit suspect du voisinage. Je ne veux rencontrer personne. Surtout ne pas avoir à parler, à converser. Les autres m’ennuient, me fatiguent.

Irai-je encore, une fois au moins, jusqu’aux grilles noires et or du Jardin du Luxembourg ? J’ai tant aimé ce lieu. J’en connais chaque allée, chaque parterre, chaque banc, chaque statue. Je voudrais sentir encore la caresse des grands arbres de la Fontaine Médicis, dans la brise d’un soir de mai. Voir la poussière des terrasses soulevée par le vent d’été, là où les reines de pierre se sont figées, pour l’éternité. Goûter la fraîcheur du green du Jardin anglais, où méditent les poètes en herbe à la sortie du Lycée Montaigne. Puis remonter doucement vers l’Observatoire entre les haies de buis bien taillées. Finir autour de la circularité du bassin central, si idéalement rond, où quelques voiliers d’enfant voguent vers des voyages intérieurs.

 J’aimerais revivre tout cela, mais je sais que c’est fini. On ne revit jamais deux fois le même moment, la même joie. Maintenant, vieille et malade, je dois me contenter des épiphanies blanches de ma chambre sur cour. Un rayon de soleil dans le rideau me ravit. Quelques notes de Satie suffisent à me ranimer. L’humanité hilare du dehors me panique, m’épuise. Les petites bergères de ma toile de Jouy vieux rose me sourient gentiment. Les tendres bras de la nuit se referment. 


                       XXI


Un soir, mon mari sonnera à la porte. Je le verrai enfin, vieilli, dans l’œilleton. Je n’hésiterai pas. J’ouvrirai les trois verrous, sans entrebâilleur. Je n’aurai plus peur.

Il me dira : « Bonjour Claire. C’est moi. »

Je n’arrive pas à imaginer la suite. Que mon mari revienne, comme ça, l’air penaud, après dix ans de cavale. Sans doute largué par son jeune amant, déjà reparti à Ibiza avec un plus jeune. Dans le monde homo, on est vieux à trente ans. C’est la limite d’âge. Mon mari, ridé, chauve, endetté, désespéré, sera là, devant moi, au bord du suicide. Il me sera livré, fragile revenant, spectre ancien, dans la lumière blafarde du palier.

Prononcerai-je alors son beau prénom de roi ?

L’épouse délaissée, la femme aigrie, la cinquantenaire fatiguée, auront-elles la force, l’envie, de reprendre cet homme cassé ? Ouvrir grand le battant et recueillir le pauvre pêcheur au bercail. Le laisser dormir longtemps sur la couche conjugale, après une longue confession. Mêler nos larmes amères. Connaître la douceur des bonnes filles qui pardonnent tout, des saintes femmes. Non. Il ne reviendra pas. Je le sais.  Ca ne collerait pas. Je suis sa mère. Je l’ai accouché à lui-même. J’avais épousé un gay qui s’ignorait.

De toute façon, je claquerai ma porte, impitoyable femelle rancunière, fille de féministe. Abandonner ce salop à son destin. Il m’a détruite. Il a gâché ma vie. Ça ne se pardonne pas. Je lui jetterai un long regard de haine, sans un mot. Je penserai, très fort : « Débrouille-toi, connard ! Finis sous les ponts, si tel est ton destin de vieux beau à la dérive. Un petit jeune te prendra peut-être en affection ? » 

Je sais que si j’éconduis mon mari, si je l’abandonne à son sort, je finirai seule. Toute seule. Pour toujours. Je n’aurai plus la force, moi, Claire, de sortir de l’appartement, de draguer, de rencontrer, de charmer, de séduire, de baiser, de voyager, d’aimer, à nouveau. Tout recommencer. À mon âge. Faire comme si toutes ces années n’avaient pas existé. Je sais combien je suis faible et sentimentale. J’ai si peur de me recroqueviller dans une solitude de vieille, définitive et hautaine. J’ai eu ma vie de femme. Je n’en aurai pas d’autres. On n’aime pas deux fois. On fait semblant. Nous, les femmes, nous ne recommençons pas, sans arrêt, comme les hommes, qui ne se satisfont jamais de ce qu‘ils ont. Notre nature profonde cherche à construire. Nous sommes malheureuses en nomades du sexe. Je suis la femme d’un seul homme, mon mari.

J’ai compris. J’ai atteint mon point de non-retour. Au-delà, c’est la Folie. Je dois abandonner, renoncer à mon mari. Guérir. Une femme peut-être ?

Une jolie jeune femme m’a regardée tendrement aujourd’hui, au supermarché. Le premier malaise passé, j’ai répondu à son sourire. Elle m’a suivie un moment dans les rayons. J’ai paniqué. J’ai pris la fuite. Je ne suis pas encore prête. Laissez-moi le temps, belle inconnue, tout le temps. S’il vous plaît. De refermer mes blessures, de cicatriser. Je suis une grande brûlée.

Ne m’abandonnez pas, belle inconnue. Nous nous recroiserons, j’en suis sûre. Nous sommes du quartier.

                        XXII

Elle m’a regardée, à la supérette. Ou plutôt, elle m’a dévisagée. Avec insistance. Je crois que, depuis la mort de maman, j’avais oublié. La douceur d’un regard de femme. Elle m’a suivie des yeux au rayon parfumerie. Je l’ai reconnue. Ma belle inconnue. Une jolie blonde. J’ai voulu fuir. À nouveau. Comme il y a quelques semaines. Abandonner là mon panier rempli à la hâte des produits de survie des solitaires. 

Le temps avait passé, depuis le départ d’Aurélie aux States, depuis la désertion de mon mari, celui dont je ne peux plus prononcer le prénom. Je me suis dit que je n’avais pas le choix, que je devais passer à la caisse. Je venais juste de poser mes fruits sur le tapis roulant quand je l’ai vue déboucher d’une allée. J’en ai eu la gorge sèche, immédiatement. Elle est venue se coller tout contre moi, avec un grand sourire. J’ai tourné la tête, dans la panique. J’ai payé. J’ai couru, sur l’avenue. Arrivée essoufflée à ma porte, je l’ai vue déboucher de la ruelle latérale. Trop tard. Elle avait ourdi toute une stratégie. Pour m’encercler. Elle avait vu, tout de suite, que j’étais à bout. Une proie épuisée par des mois, des années, de solitude forcenée.

Quand j’ai entendu sa voix, j’ai fondu. Elle avait une voix à vous faire rendre les armes. Nous sommes devenues des amies, dès le premier mot. J’ai su, tout de suite, que je serais à elle, comme j’avais été à mon mari. Je suis née pour appartenir. Je ne suis pas bien, seule avec moi-même. La solitude à temps plein me mine. Nous sommes nés pour nous mélanger, sur la Terre, sous le  beau Ciel cruel, indifférent à nos danses macabres. Les grands solitaires sont à plaindre. On pourrait penser qu’ils sont plus forts, que leurs semblables, les autres. Non. Je n’en crois rien. Maintenant, au terme de ces longs mois d’isolement, de confinement forcé, de mon chagrin, de mon interminable deuil d’amour. Je sais que rien n’est plus beau que la complicité humaine. J’aurai beau inventer de complexes stratégies pour lui échapper. Autant se rendre maintenant. S’épargner de nouvelles souffrances. Je n’ai plus la force, de jouer les héroïnes d’opéra. Je ne suis pas Madame Butterfly.

Elle est montée. Je lui ai ouvert ma porte. À mes risques et périls. Une belle fille seule, au sourire enjôleur de Sphinx androgyne. Un masque peut cacher le pire, ou le meilleur. La vie est un pari permanent. La roulette du Désir. Elle peut me tuer ou me voler, je m’en fous. Il n’y a plus rien à dérober, que mon cœur moribond.

J’ai laissé entrer le Diable. J’ai accueilli un Ange. Les psychopathes courent les rues. Les amantes aussi. Dans un thriller américain, elle s’installerait chez moi, prendrait un ascendant pervers sur ma pauvre solitude, me pomperait tout mon fric, finirait pas me faire faire le ménage, puis son mec arriverait et il me baiserait violemment. À la fin ils me tueraient et évacueraient mon corps de nuit par le parking souterrain. Je regarde trop de séries, tard le soir, dans mon salon désert.

Irène est entrée dans ma vie. J’ai su très vite, dès ce premier soir, qu’elle serait une merveilleuse amie. Un être rare. Sur qui je peux compter. Fidèle et loyale. Aimante. Je ne savais pas que l’on pouvait être aimée comme cela. Jamais je ne regretterai notre rencontre. Dieu m’avait réservé cette joie. Il a eu pitié de mes tourments de veuve solitaire, de femme trahie.

Mon Irène. Tu m’as sauvée. Du désespoir. Du froid. Des nuits de larmes. Des réveils tristes. Tu m’as enfin guérie de mon Jacques inconstant, mon ex-mari homo disparu dans le sillage de son nouvel amour. J’ai accepté de lâcher ma proie, mon homme perdu. D’être enfin une femme libre, plus une épouse délaissée. Ne plus appartenir mais s’appartenir. 

Aimer, ce n’est pas admirer mais partager. Tout. Les regards, les émerveillements, les idées, les émotions. Les nuits, les jours. Avec toi j’ose, enfin : parler, penser, jurer, m’opposer, m’affirmer, militer. Tout cela je ne le faisais pas avec mon mari. Je faisais semblant. D’exister.

Irène, tu me regardes, comme jamais personne ne m’a regardée. Même ma mère.

Irène, tu m’écoutes, comme jamais aucun être humain ne m’a écoutée. Même mon père.

Irène, tu me caresses, comme jamais aucun homme n’a réveillé mon corps engourdi de femme. Le tien est si beau, d’une jeunesse éternelle, qui défie le temps, les genres et la pudeur. Je ne me lasserai jamais d’en caresser les courbes douces, sculptées pour ma main amoureuse. Blottie contre ta peau de bébé, je redeviens la petite fille gentille que j’ai été. Je hume les fragrances délicieuses de ta chevelure. Je suce tes seins comme ceux de ma mère. J’enfouis mon visage dans le buisson ardent de ton pubis. J’explore de ma langue  ton sexe chaud, ton clitoris tendu. J’écoute battre ton coeur si calme. Son pouls régulier me rassérène. 

Quand je te termine, tu me recommences.

Tu es ma femme. Je suis ta femme. Ensemble nous jouissons. Mon grand lit est redevenu le lieu des plaisirs, l’autel d’un amour qui n’aura plus de fin.

                        Je t’aime.

a lire sur faunes et femmes magazine

Aux grands mots les grands remèdes


N’oubliez pas que même les produits naturels peuvent interagir avec des médicaments. Si vous prenez des pilules régulièrement ou souffrez d’une maladie chronique, consultez un médecin avant d’essayer quoi que ce soit.

La mode et l’environnement


La plupart des consommateurs n’en sont pas conscients, mais la fabrication de leurs vêtements a de lourdes conséquences sur la planète. L’ impact de la mode sur l’environnement est triple car ce secteur est responsable…

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